[UAG] 2 bons articles sur la crise financiere
Cristina Gay
cristigay at hotmail.com
Lun 6 Oct 16:02:57 CEST 2008
1 article
Et maintenant, l’Europe
PAR Denis Sieffert
jeudi 2 octobre 2008
Les métaphores ne manquent pas. Depuis la secousse tellurique, avec son épicentre –Wall Street – et ses ondes de choc qui submergent l’Europe et l’Asie, jusqu’à la contagion en passant par la tache d’huile, les images expriment le caractère inexorable de cette crise financière qui s’étend à toute la planète. Mais le phénomène de propagation n’est pas seulement géographique. Il concerne aussi la nature même de la crise. Le monde de la finance n’est plus seul à être concerné. C’est l’économie réelle qui est touchée. Et plus seulement aux États-Unis. Autrement dit, l’affaire des subprimes a cessé d’être pour nous un sujet de journal télévisé ; c’est notre affaire, personnelle et collective. Nul ne peut dire jusqu’où nous serons atteints dans notre vie quotidienne. Depuis lundi, en effet, la crise a pris une autre dimension. Les places financières européennes ont à leur tour plongé. Des établissements bancaires du vieux continent, dont on nous avait dit qu’ils étaient solides et d’une prudence à toute épreuve, ont fait faillite ou n’ont été sauvés que par la nationalisation. Citons la banque anglaise Bradford and Bingley, celle du Benelux Fortis, et la franco-belge Dexia… avant quelques autres qui chancellent. La contagion était inévitable puisqu’il s’agit d’une crise du crédit qui, selon l’expression d’un économiste, est la « courroie de transmission » entre la finance et l’économie réelle.
Mais tout cela, c’était avant la dernière nouvelle venue des États-Unis. Avant que la Chambre des représentants ne rejette le plan de sauvetage concocté par le secrétaire d’État au Trésor, Henry Paulson. Que s’est-il passé à Washington ? Les élus se sont tout simplement souvenus que le 4 novembre n’était pas seulement la date de l’élection présidentielle, mais qu’il y aurait aussi ce jour-là un scrutin législatif. Par leur opposition, ils ont répercuté la colère de l’opinion américaine, qui refuse de payer pour les fautes des financiers. Le plan Paulson, qui prévoit de créer une structure qui rachèterait les créances pourries jusqu’à hauteur de sept cents milliards de dollars, a ainsi été pris sous le tir croisé du contribuable, qui trouve ce dispositif injuste et immoral, et des idéologues du Parti républicain, qui ont vu dans cette intervention massive de l’État fédéral rien de moins que le spectre du « communisme ». Or, si le rachat forcé de créances dont plus personne ne veut est en effet scandaleusement injuste, il n’en demeure pas moins vrai que l’opération aurait sans doute eu quelque efficacité technique. Son échec – peut-être provisoire – a donc encore aggravé la crise. Au point où nous en sommes, que faire ?
Nous n’aurons pas l’outrecuidance de prétendre ici connaître à des « solutions ». Il n’est pas non plus très utile de se placer dans la posture de la Cassandre qui avait raison. La satisfaction intellectuelle ne peut effacer une profonde inquiétude sociale. La publication, lundi également, de chiffres du chômage catastrophiques nous rappelle que nous ne sommes pas dans une bataille d’experts, mais dans la réalité. Les mesures que proposent dans ce numéro (voir notre dossier) des économistes antilibéraux ne sont pas des « solutions » à la crise actuelle. Il s’agit de propositions politiques qui, toutes, repensent le partage des richesses. Pas question de « corriger » les excès du capitalisme financier, ni même de « réguler » ou de « moraliser » le système en le rendant moins scandaleux, ou en rendant le scandale moins visible. Cela, c’est le vocabulaire commun de Nicolas Sarkozy et de Dominique Strauss-Kahn [1]. Pour l’un et l’autre, il s’agit de sauver le système. Avec chez le premier nommé cette turpitude supplémentaire qu’il plaide pour un retour de l’État tout en promettant d’intensifier des réformes qui prévoient l’affaiblissement de l’État. Au contraire, pour nos économistes « à contre-courant », le système financier n’est pas une mécanique grippée qu’il faut réparer. C’est avant tout un rapport social, un mode de partage des richesses entièrement défavorable aux salariés. La finance a prospéré sur le déséquilibre institué entre le capital et le travail.
C’est ce rapport qu’il faut inverser. Leurs propositions ne mettent peut-être pas « à bas » le système capitaliste, mais elles nous ramènent à l’économie réelle, et à des femmes et des hommes en chair et en os, de rires et de larmes. Hélas, tant qu’elles restent sous la plume des économistes, ces propositions ont peu de chance d’être audibles par le plus grand nombre. Pour qu’elles prennent force de programme et deviennent objets de débat démocratique, il faut qu’elles soient relayées par la politique. Or, c’est ce qui frappe aujourd’hui : les partis qui dominent le paysage politique, en France, en Europe et aux États-Unis, sont des libéraux. Et la crise ne transformera pas cette évidence par enchantement ou par désenchantement.
2. article
crise et emploi
Il faut mondialiser le travail décent
Arnaud ZACHARIE et Alexandre SERON
Mis en ligne le 04/10/2008
Le travail décent consiste à garantir un emploi librement choisi, suffisamment rémunéré, accompagné des droits syndicaux et doté d'une protection sociale.
Respectivement secrétaire général et chargé de recherches au CNCD-11.11.11 (*)
L'origine de la crise qui secoue la planète financière provient des tristement célèbres crédits "subprimes", ces crédits hypothécaires à taux variables octroyés aux ménages pauvres américains. Ce sont donc ces millions de "working poors", ces travailleurs en majorité hispaniques et noirs qui ne gagnent pas suffisamment pour vivre décemment, qui ont bien malgré eux amorcé la tornade financière actuelle. Ils se sont laissé séduire par les courtiers leur assurant que les crédits "subprimes" leur permettraient de devenir propriétaires d'un logement malgré leurs faibles revenus. Ces courtiers ont ensuite revendu ces crédits aux banques d'investissement qui ont transformé le tout en titres financiers complexes disséminés sur les marchés financiers internationaux.
En définitive, la crise financière qui a découlé de l'effondrement du marché immobilier est le symptôme de la faillite d'un modèle de développement fondé sur l'autorégulation du marché et le dumping social au profit d'une sphère financière en quête de rendements sans cesse croissants. Si les dirigeants des grands groupes financiers se sont vus octroyer au cours des trois dernières années la bagatelle de 90 milliards de dollars en "bonus" et autres "parachutes dorés", les inégalités ont explosé partout dans le monde et des centaines de millions de personnes - salariés, agriculteurs, travailleurs du secteur informel, sans emploi - ont vu leurs faibles revenus stagner.
La pression à la baisse sur les salaires et les revenus dont sont victimes les citoyens du monde est la conséquence des grandes mutations économiques mondiales du dernier quart de siècle. D'une part, alors que les gouvernements ont libéralisé les mouvements de capitaux internationaux et déréglementé les marchés financiers, la main-d'œuvre mondiale a doublé (passant de 1,5 à 3 milliards de travailleurs) suite à l'ouverture d'économies émergentes à forte démographie (ex-URSS, Chine, Inde, Brésil, Mexique). D'autre part, les firmes transnationales sont passées sous la coupe des actionnaires majoritaires (les fonds de pension, compagnies d'assurance et autres fonds d'investissement) et ont exploité la révolution informatique en fragmentant leur chaîne de production aux quatre coins du monde.
Alors que les firmes des années 1980 intégraient toutes les fonctions de la production en interne (conception du produit, fabrication, commercialisation), les firmes des années 2000 ont décomposé leur processus de production en sous-traitant un maximum de fonctions et en ne conservant que celles pour lesquelles elles sont les plus compétitives. Il en résulte une course à la compétitivité mondiale et une mise en concurrence des Etats et des travailleurs du monde entier par les stratégies des firmes en quête de moindres coûts pour chacune des fonctions du processus de production. Pour chaque maillon de la chaîne, tout chef d'entreprise transnationale s'interroge en permanence sur les fonctions à sous-traiter ou à délocaliser pour doper la valeur boursière de sa firme. Il en découle un dumping social généralisé. D'une part, les gouvernements tentent d'attirer les entreprises en leur proposant des avantages fiscaux et de faibles cotisations sociales. D'autre part, les syndicats se retrouvent confrontés à des patrons répondant à des impératifs dictés dans des sphères supérieures et sont victimes du chantage à l'emploi : ou vous acceptez mes conditions ou je délocalise !
Pourtant, si les délocalisations du Nord vers le Sud motivées par des réductions de coûts sont réelles, leur impact sur l'emploi au Nord reste limité : selon l'OIT, les industries manufacturières les plus exposées à la concurrence des pays à bas coûts ne représentent que 4 pc de l'emploi total des pays industrialisés de l'OCDE. Mais bien plus dévastatrice sur l'évolution des salaires et des conditions de travail est la capacité qu'ont les firmes à délocaliser. Cela leur octroie un pouvoir de négociation qui leur permet de diminuer la part des coûts salariaux et d'augmenter les profits financiers. Ainsi, la part des salaires dans le PIB européen est passée de 66 à 58 pc entre 1980 et 2005.
Les citoyens du monde sont donc victimes d'un même système, au Nord comme au Sud. C'est ce système de course aux profits sans limite qui s'effondre sous nos yeux. Les problèmes financiers des "working poors" qui avaient emprunté des subprimes n'ont pas seulement des conséquences sur les banques et les opérateurs financiers, mais aussi sur le financement de l'économie et, in fine, la création d'emplois décents. Par ailleurs, la crise des pays industrialisés va immanquablement entraîner un manque à gagner pour les débouchés et les flux d'aide à destination des pays les plus pauvres, pourtant frappés de plein fouet par la crise alimentaire.
Si les travailleurs pauvres sont à l'origine de la crise financière, ils en sont donc aussi les ultimes et principales victimes. Pourtant, la consommation des ménages est la locomotive de la croissance économique et il est donc contre-productif de promouvoir un modèle de développement fondé sur la compression des salaires. Pour sortir durablement de la crise, les gouvernements ne peuvent donc se limiter à éteindre l'incendie financier à court terme en socialisant les pertes des banques. Il faut non seulement définir un nouveau système de régulation financière internationale, mais aussi promouvoir un modèle de développement fondé sur la mondialisation du travail décent.
Le travail décent est un concept créé en 1999 par l'OIT. Il consiste à garantir un emploi librement choisi, suffisamment rémunéré, accompagné des droits syndicaux et doté d'une protection sociale. Il représente donc une sorte de "plancher universel" pour fixer des limites à la course à la compétitivité mondialisée ; les conditions de base à garantir à tout citoyen du monde pour éviter que les travailleurs prennent la forme d'outils au service de la sphère financière. Il consiste à ramener la sphère financière au service du développement humain et de promouvoir une mondialisation à finalité humaine plutôt que financière. Le travail décent est promu par une campagne internationale lancée en janvier 2007 à Nairobi par la Confédération syndicale internationale (CSI) et plusieurs ONG internationales (www.decentwork.org). Il est relayé en Belgique par la campagne 11.11.11 et la coalition belge pour un travail décent (www.travaildecent.be), qui rassemble les syndicats (CSC, FGTB, CGSLB) et une douzaine d'ONG (1).
Le 7 octobre a été défini "journée mondiale du travail décent". Il pourrait représenter une boussole utile pour les gouvernements en quête d'une sortie durable de la crise financière.
(1) Oxfam Solidarité, Oxfam-Magasins du Monde, Solidarité mondiale, Solidarité socialiste, Campagne Vêtements Propres, CIRé, Le Monde selon les Femmes, Réseau financement alternatif, CADTM, GRESEA, ResoJ.
(*)Auteurs de "Mondialiser le travail décent" (Editions Luc Pire, 2008).
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