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Lun 12 Sep 03:34:39 CEST 2005


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Qu'est-ce qu'un acte politique?

 Voilà un chouette petit texte écrit par un groupe
d'étudiants-professeurs français qui se présente comme un groupe de
réflexion et de combat pour les libertés. Ils définissent leur combat
comme visant "l'utilisation scientiste du signifiant "science" à des fins
politiques et éthiques non-avouées". Défendant la psychanalyse, ils
abordent un certain nombre de sujets politiques : 

Qu’est-ce qu’un acte politique ? 

Nous avons l’âge que nos parents avaient en 68, et nous prenons acte de
ce qu’aujourd’hui, plusieurs grands intellectuels de France sont des
anciens de 68. Mais 68 s’est arrêté en mai, et la désillusion a
succédé à l’euphorie. Alain Finkielkraut en témoigne lorsqu’il
écrit dans les années 80 : « le militant des années cruciales 68-73
n’a plus sa place dans la décennie qui commence. Il est mort ». Est-ce
à dire que les grands projets de société n’ont plus lieu d’être ?
Le pessimisme politique propre à une grande partie de notre génération
est sans doute à la hauteur de la désillusion de nos pères. Pourtant,
donner un contenu à l’acte politique, est une tâche qui nous incombe,
s’il est vrai qu’un héritage n’est pas une chose morte, mais une
invitation à penser et à agir. Si le rôle du citoyen est de se
préoccuper de la cité, l’action politique dont on se fait un devoir
n’est peut-être pas le mode qui convient à cette préoccupation.
L’acte politique réussi émane au contraire du désir du sujet. 

Agir en politique, surtout quand on n’est pas politicien de carrière,
quand c’est une autre cause qu’on a choisie, c’est en ce qui nous
concerne se frayer une allée de la cause freudienne à la cause du
peuple. Notre opposition en chiasme à nos aînés sur ce point est
radicale, et nous leur rendons grâce de nous l’avoir permise. Ce
passage à une cause du peuple sera inspiré par ce que la cause
freudienne nous a permis de saisir de nous-mêmes : un certain refus de
croire au père Noël. 

Il y a plus qu’un sujet de philo à traiter, quand on s’interroge sur
l’acte politique. Car ce qui est en jeu, c’est notre identité même
de citoyen. L’acte politique a lieu dans la cité. C’est une
différence spécifique de l’acte comme genre. Définir l’acte
politique consiste donc d’abord à y retrouver la dimension de la
citoyenneté. 

Le citoyen est l’homme qui vit dans, par et pour la cité. Non pas
seulement un homme, mais un homme tourné vers les autres hommes. Un homme
dont le politique soit l’élément ; le politique, et non la politique.
La différence importe. En ce sens, l’acte politique, c’est l’acte
tourné vers tous : je vote, je manifeste, j’écris, mais derrière mon
vote, derrière ma manifestation, mon article, c’est l’universel qui
parle. L’universel, uni-versus : chacun est tourné vers tous, et de ce
mouvement émerge l’unité de la communauté, république-une certes,
mais ô combien divisible ! 

La diversité empirique cède en droit devant l’universalité d’une
République. La volonté générale est la volonté universalisée : quand
je vote et même quand je décide de ne pas voter, j’affirme un souhait
pour la France entière. Nul corporatisme, nul communautarisme : la
république n’est ni une mafia ni une tribu. En tant que citoyen, je
décide pour les autres – pour tous les autres–, et tous décident
pour moi. L’acte politique interroge ma responsabilité et celle de mes
concitoyens dans ce qui nous arrive de commun. 

Ainsi, mon acte politique me déborde par essence. Que penser d’un homme
qui, partageant avec d’autres la propriété d’un bateau, détruirait
la partie de la coque qui lui appartiendrait et lancerait aux autres : «
Si je veux couler de mon côté, c’est mon affaire » pour ainsi dire «
après moi le déluge » ! L’alternative est simple : ou nous coulons
tous, ou nous nous sauvons tous. L’acte politique est le résultat de
cette conscience. C’est dire que l’homme est citoyen ou n’est pas :
un animal parlant et pensant est un animal politique – comme Aristote
nous l’indiquait. 

Rien peut-être de plus étranger à cette conscience de notre
responsabilité particulière pour les autres que la politique de l’acte
zapping marquée par l’immédiateté et la brièveté, le sentiment du
devoir d’agir quand on ne sait à quoi s’employer. Telles sont bien
les caractéristiques d’un engagement qui passe du registre du désir
d’agir pour modifier le réel au registre symptomatique de la pulsion.
Acte secours d’une génération de l’anonymat et de l’insignifiance
dont le but est finalement d’éprouver la sensation d’être vivant ou
visible. Ce n’est pas l’acte politique qui est alors visé dans sa
différence spécifique, c’est l’action en tant que genre, l’action
pour elle-même, « pour rien » diront certains, peut-être simplement «
pour soi seul ou contre soi ». 

L’action politique-symptôme passe du registre de l’universel au
singulier de la névrose. Elle apparaît comme un raté de l’acte, en ce
qu’elle faillit à son but d’ailleurs fantasmé pour servir les
desseins narcissiques d’un sujet en quête d’une identité derrière
l’étiquette de « militant ». Pris dans le paradoxe d’un agir
politique salvateur et désespéré qui lui donne la preuve qu’il est «
un » le militant-rêveur d’acte se perd dans la multitude et
l’anonymat du groupe. 

Peu de place pour le désir dans cette mascarade où le fantasme de
l’engagement tient lieu de réalité agissante. L’acte réussi ne peut
valoir que comme somme de désirs particuliers, sans quoi il constitue un
phénomène de horde qui se dissout une fois la jouissance visée
atteinte. L’universel n’est atteint que si la singularité de chacun
s’exprime. Cette expression exige une signature. En politique, on avance
démasqué. 

C’est bien l’acte politique raté dont on se fait un devoir qui est en
cause ici. 

Car quand le devoir l’anime, la moralité de nos actes demeure toujours
incertaine. D’autres motifs sont toujours susceptibles de se mêler à
notre représentation du devoir. Le devoir que nous visons est subordonné
à ce que nous croyons vouloir. Il faut donc débarrasser l’acte
politique de ce que nous ignorons de nous-mêmes, et qui est à l’oeuvre
dans tout devoir. 

Quand le devoir l’anime encore, l’acte permet l’espérance. À
défaut d’être efficace l’acte dicté par le devoir est bien
intentionné. Pour qu’il soit effectif, il faut donc débarrasser
l’acte politique de l’espérance consubstantielle au devoir qui le
fonde. 

Quand le devoir l’anime, le militant succombe à la tentation
d’ériger en norme la volonté qui sous-tend son action. Il faut que les
militants marchent au pas, et l’homme de devoir ne se contente pas de
faire le sien, il dicte encore son devoir à l’autre. Vous savez, cet
autre qui n’existe pas. « Notre morale ? disait quelqu’un (Ernest
Jaubert), une houppette pour nous, une étrille pour les autres. » Nous
pensons que la raison pratique ne doit pas être une science de la
pratique, mais une raison critique des opinions érigées en normes. En
effet, le savoir qui permet l’acte politique réussi n’est pas
totalisé. Seul le sujet doit donc être considéré comme le ressort
suprême de la moralité. Il faut débarrasser l’action politique, de la
norme qui l’appelle. 

Si, opérant avec Freud une réduction généalogique du devoir, nous y
voyons la perception interne du rejet de certains désirs que nous
éprouvons, il nous faut opposer à la « voix d’airain du devoir »,
dictée par le symptôme, la voix effective du désir qui nous anime. 

Prendre part au débat dans la cité, c’est donc d’abord avoir
l’idée que l’on est responsable et ainsi qu’on est libre en un sens
au moins. La liberté est « le mot qui chante le plus » disait Valéry.
Mais qu’implique notre être-libre ? 

Ce que la cause depuis laquelle nous parlons nous permet de saisir,
c’est que toute servitude est volontaire. Rien qui n’aille tant dans
le sens de la lex freudienna : « ce que tu as voulu et que tu ignores ce
sont les conséquences de tes actes qui te l’apprennent ». Alors, quand
nos aînés nous ont légué non pas un régime totalitaire, mais un
régime où la liberté est inscrite au principe de la Constitution, notre
servitude doit être comprise comme émanant à double titre de notre
volonté. 

Et quand bien même la cité dans laquelle nous prenons place nous serait
imposée de part en part, quand bien même elle serait une pure
transmission sans sujet comme un code génétique, si nous en souffrons,
c’est à nous, c’est notre histoire, et pour peu que notre inconscient
y ait mis quelque chose, nous y sommes même plus que si nous l’avions
décidé. C’est quand on ne croit pas qu’un autre pourrait être
responsable pour nous, c’est quand on ne croit pas plus au petit père
des peuples qu’au père Noël, que prend sens l’acte politique. 

Agir en politique, c’est ainsi admettre que le sujet responsable n’est
pas toujours libre. C’est répondre que cette absence de liberté lui
incombe encore. Si donc nous voulons une politique qui nous convienne, il
faut se la donner. Agir en vue de produire un acte politique suppose, pour
reprendre le mot du Cardinal de Retz qu’ « il faut toujours tâcher de
former ses projets de façon que leur réussite même soit suivie de
quelque avantage. » 

L’acte est bien « ce qui dépend de ses suites, dès les premières à
se produire ». Ce qui est vrai de l’acte qui n’engage que notre
personne l’est aussi de l’acte qui nous engage tous. L’acte
politique n’est pas le miroir du sujet. Il est mis en oeuvre dans
l’espace partagé de la citoyenneté. C’est a posteriori qu’il
faudra reconnaître l’intention qui préside à nos actes. Mais ce que
nous saurons a posteriori de nos actes - s’ils sont manqués ou réussis
- pourrait bien ressembler à un régime totalitaire. D’où l’urgence
de toujours conclure avant que les ultimes conséquences de nos actes nous
indiquent où nous allons. Au moment de conclure, en politique, il est
souvent trop tard ! Nous n’y allons plus, nous y sommes. 

Rassurons-nous la France n’est pas la Russie. La France est le pays de
la Révolution et des droits de l’homme. Rassurons-nous, mais quand
même : la France est peut-être le pays de la Révolution et des Droits
de l’homme, mais elle est aussi le pays de la collaboration. 

L’acte politique suppose que l’on décide d’affronter l’angoisse
d’un passé irrémédiable et d’un futur irrémédiable lui aussi,
sauf à en prendre l’intime conscience. Pris dans le chevauchement des
temps, celui de l’efficacité politique, et celui, logique, du sujet,
lorsque l’insupportable pointe le bout de son nez, il faut qu’on le
considère comme impossible à supporter. Combattre l’impossible dans
lequel on est pris, c’est dire comme le poète. 

Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même 

Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ; 

S’il en demeure dix, je serai le dixième ; 

Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! 

Nous quittons alors la posture Bovary et le temps du fantasme pour
embrasser le temps d’un désir qui nous désigne une urgence. 

Endeuillés de l’espérance, débarrassés de la normativité et du
devoir, nous avons le désir de faire de ce monde sur lequel s’abattent
les ténèbres de « l’évaluation » un lieu dont nous puissions dire,
j’en suis. Car nous en sommes, et nous en répondons en droit comme de
nous-mêmes. 







Pour le groupe DIX-IT. Dan Arbib est élève de l’ENS en philosophie.
Kalyane Fejtö est étudiante en DEA de philosophie et en psychologie.
Anaëlle Lebovits est étudiante de la Section clinique de Paris VIII et
en DEA de philosophie à la Sorbonne. Déborah Gutermann est en doctorat
d’histoire et professeur d’histoire et géographie. Annabela Tournon
est étudiante à l’École des Beaux-Arts. 







Cf. http://www.forumpsy.org







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