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Ven 25 Nov 03:52:17 CET 2005


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"Les idiots" de Lars Von Trier

 « Ce qui est bien avec les films, c’est que c’est toujours plus
vaste que les mots ». 

(L. Von Trier). 

« Les Idiots » est réalisé en 1998 par Lars Von Trier. Il a concouru
en compétition officielle au Festival de Cannes cette même année ; il
n’a obtenu aucune récompense. C’est le second film, après « Festen
», de T. Vinterberg, à être estampillé « Dogme ». 

Lars Von Trier : éléments biographiques et filmographie. 

Je passe rapidement sur ce point pour une raison simple correspondant à
la dixième règle du « vœu de chasteté » du « Dogme 95 » selon
laquelle : « Le réalisateur ne peut être mentionné aux crédits » (le
nom de Von Trier n’apparaît effectivement à aucun moment durant le
générique final). Il y va là d’une volonté explicite des membres du
Dogme : les notions d’ « œuvre », d’ « auteurs », ont
embourgeoisé, selon ceux-ci, le cinéma le plus anti-bourgeois. Par
conséquent, les membres du groupe renoncent à se positionner en tant
qu’artistes, refusent de créer une œuvre, et font fi de leurs goûts
personnels. A leur sens, le cinéma n’a pas à être « quelque chose
d’individuel ». Il n'y a qu’un but essentiel : « Forcer la vérité
à sortir des personnages et du cadre de l’action ». Je réduis donc
ces éléments biographiques à l’essentiel. 

Naissance à Copenhague en 1956. Etudes cinématographiques à l’Ecole
nationale danoise du cinéma dont il sort diplômé en 1983. Son film de
fin d’étude, « Liberation pictures » est désigné meilleur film lors
du Festival du film de Munich. 

Dans les années 80, il réalise trois films, « Element of crime », «
Europa » et « Epidemic », avant d’obtenir, avec « The kingdom », en
1994, un vrai succès populaire au Danemark. (Il donnera d’ailleurs une
suite à ce film, en 1997, intitulée « The kingdom 2 »). 

En 1995, il crée, avec entre autres T. Vinterberg le groupe « Dogme 95
», via un manifeste et dix vœux de chasteté (dont je dis un mot dans un
instant), acte de naissance d’un véritable « nouveau cinéma ». Avant
« Les Idiots », il réalise « Breaking the waves » (1997, Grand Prix
du Jury à Cannes) et par la suite « Dancer in the dark » (Palme d’or
et Prix d’interprétation féminine pour Björk ) et « Dogville ». 

« Les Idiots » : analyse 

Canevas 

L’idée de départ est la suivante : un groupe d’une dizaine de jeunes
gens mènent une vie communautaire, explicitement en marge de la société
capitaliste, dans une grande maison de banlieue. Ils se livrent à une
activité originale, imiter, soit entre eux, soit lors d’activités en
groupe à l’extérieur (visite d’une usine, piscine …) le
comportement de malades mentaux et se divertissent (ou s’indignent) des
réactions qu’ils provoquent chez les individus dits normaux. Cette
activité est sous-tendue par un projet de nature quasi-philosophique :
chacun de nous possède quelque part en lui « son idiot intérieur »,
lequel a été annihilé par une société répressive, normative ; par
conséquent, il s’agit de retrouver cet idiot intérieur et de
l’exprimer. 

Un semblant de fil narratif est assuré par le principal personnage
féminin du film, Karen. Alors qu’une partie du groupe d’idiots joue
aux malades mentaux dans un restaurant, ils vont croiser la route de
Karen, une jeune femme en rupture (pour une raison que le film éclaircira
peu à peu), qui va les rejoindre, sans comprendre dans un premier temps,
qu’elle a affaire à des personnes « normales » jouant aux débiles. 

Le film, tourné sur le mode du documentaire, va alors alterner les
scènes filmées lors de cette expérience, et les scènes d’interview
où chaque membre du groupe revient sur sa propre expérience. On comprend
alors peu à peu ce que chacun attend de ce jeu (qui pour certains est bien
plus qu’un jeu), leurs motivations, les problèmes qu’ils ne peuvent
manquer de rencontrer et les raisons pour lesquelles cette expérience ne
peut que rater. 

Analyse formelle 

C’est ici l’occasion de revenir, avec plus de précisions, sur les
différentes règles de « Dogme 95 ». (Je cite et explicite celles qui
me paraissent les plus importantes). 

1) Le film est réalisé en décors naturels et aucun accessoire ou décor
ne peut être fourni de l’extérieur. C’est ainsi que l’on assiste à
une rocambolesque scène de ski en plein été : « Nous avons trouvé dans
la maison où habitent les idiots une paire de vieux skis. Vus qu’ils
étaient là, il fallait s’en servir. Cela résume parfaitement
l’esprit Dogme : prendre en compte le hasard et intégrer l’imprévu
» (Von Trier). 

2) Le son est l’image doivent toujours être liés : post-synchro et
musique ajoutée sont interdits. Le montage se fera par conséquent en
fonction du son, en opposition totale avec le cinéma traditionnel. 

3) Le film doit être tourné caméra à l’épaule. 

4) Il doit être en couleur, et aucun éclairage artificiel ne peut-être
ajouté. 

5) Trucages, filtres et actions superficielles (meurtres …) sont bannis.


6) Il ne peut s’agir d’un film de genre. 

Fondamentalement, « le film ne doit pas avoir lieu là où la caméra est
placée ; c’est le tournage qui doit avoir lieu là où le film a lieu
». On voit les conséquences d’une telle position théorique : il
s’agira de tout faire pour éviter une certaine rigidité
cinématographique, le réalisateur renoncera, au maximum, à tout
contrôle sur le film, accueillant le hasard, l’imprévu, faisant la
part belle à l’improvisation (quoique toujours dirigée), réduisant le
scénario à sa plus simple expression. Le film sera donc brut, en prise
directe avec le réel. (Vont ainsi parfois apparaître dans le champ des
micros, un cameraman, des acteurs qui ne jouent pas, l’image sera
souvent floue, le cadrage pas au point). Le but étant, finalement, de
rompre avec toutes les conventions cinématographiques traditionnelles
(celles-ci ne permettant pas d’atteindre autre chose que des émotions
factices), pour laisser éclater, dans sa pureté, la vérité des
personnages. (On n’est pas si loin, on le voit, du cinéma de la «
Nouvelle Vague », quoique celui-ci soit récusé par Dogme, comme cinéma
bourgeois). 

Il s’agit, en un mot, de retrouver, à un niveau proprement
cinématographique, avec des moyens proprement cinématographiques, une
certaine « innocence perdue », dans un mouvement qui me paraît
comparable à ce que tentent de réaliser les Idiots eux-mêmes. 

On pourrait dire, d’un mot, qu’il y va ici, d’un film expérimental,
mais dans un sens particulier. En adaptant quelques concepts deleuziens, je
dirais que l’on est ici en présence d’un « film-machine », ou encore
un « schizo-film », c’est-à-dire que le film fonctionne comme un
système ouvert, comme un événement, à la fois lieu et support d’une
expérience. L’important, je crois, ne réside pas dans ce que le film
veut dire, mais dans son fonctionnement, dans sa « circonstancialité ».
On pourrait sans trop de mal adapter à ce film ce que M. Foucault écrit
de son Histoire de la folie : « C’est un livre qui fonctionne comme une
expérience pour celui qui l’écrit et pour celui qui le lit (…)
l’essentiel se trouve dans l’expérience que le film permet de faire
» : expérience pour l’équipe qui a tourné ce film (le tournage
impliquant en effet vie communautaire sur le lieu même du tournage),
expérience pour le spectateur (radicalement différente d’une
projection cinématographique classique). 

Analyse thématique 

Je limiterai ici mon commentaire à lier, comme j’ai commencé de le
faire il y a un instant, la problématique de ce film avec quelques
thèmes foucaldiens. 

Le principal intérêt des Idiots me semble être sa capacité
d’interroger la façon dont notre culture, actuellement, effectue le
partage raison / déraison, normal / pathologique. Or, tels sont
précisément les thèmes abordés par Foucault dans ses premiers
ouvrages. 

Ainsi, dans l’Histoire de la folie, il montre comment la constitution de
l’expérience de la folie en maladie mentale et son enfermement en asile
est une configuration récente (fin 18e-début 19e), d’une part
radicalement neuve par rapport à la manière dont notre culture a pensé,
jusque là, la folie, et d’autre part héritière des structures
(mentales) de l’internement classique. Ainsi, dès ce moment, Foucault
montre comment la raison n’a pu se constituer, dans sa pureté
revendiquée, qu’en excluant, précisément ce qui n’est pas elle,
comment notre culture s’est consolidée en un partage originaire,
excluant dans d’obscures limites à la fois ce qui la nie et ce qui la
rend possible. Or, c’est précisément lorsque la folie sera réduite à
n’être qu’une maladie mentale que naîtra pour Foucault la
possibilité de cette science qui a pour nom « psychologie », science
qui ne peut plus prendre en compte pour eux-mêmes, les pratiques et
discours des fous. Il n y a que dans l’art (Artaud, Van Gogh), que notre
culture ménagera une place à cette protestation lyrique qui parle la
langue de la déraison : « la folie, ce monde qui croit pouvoir la
mesurer devant la psychologie, c’est devant elle qu’il doit se
justifier » (Histoire de la folie). 

Il semblerait que « Les Idiots » soit un des rares lieux où se fait
entendre ce discours des fous, un de ces lieux qui questionnent
inlassablement cette exclusion originaire par la raison elle-même de ce
qui n’est pas elle, qui interrogent l’importance extraordinaire de la
notion de norme pour juger de la folie, tant dans le discours médical que
dans le discours quotidien. (Il est paradoxal que tout cela ne semble ici
possible que par la voix d’individus normaux mimant l’anormalité). 

Suivant toujours Foucault, on peut également souligner la dimension
politique de ce film. A la fin de sa vie, Foucault va découvrir une
troisième dimension de l’expérience humaine, dérivant des dispositifs
de savoir-pouvoir qu’il a étudié précédemment, celle du rapport à
soi. Si le sujet est pris dans des formes de savoir, si les forces du
pouvoir s’exercent sur lui, il n’en reste pas moins qu’il ne cesse
de plier ces forces, créant par là même des processus de
subjectivations toujours historiquement situés, toujours à refaire et à
défaire. Or, ce rapport de soi à soi constitue pour Foucault, le «
point, premier et ultime, de résistance au pouvoir politique »
(L’herméneutique du sujet). Et Foucault de nous inviter à inventer, à
créer de nouveaux modes d’expérimentations, de création de soi qui
sont autant de manières d’interroger notre présent. 

Les idiots ne tentent pas, je crois, autre chose. Au surplus, prenant pour
support la question de la maladie mentale dans notre culture, ils
interrogent celle-ci à sa limite (exclusion originaire de la déraison),
le travail de soi sur soi tenté par ces débiles peut donc être
considéré comme une expérience limite, politiquement subversive. 

Film cru (scène de partouze) mais émouvant (cette partouze est suivie
par une scène d’amour magnifique) ; film brut, direct, incisif et film
intellectualiste (il donne à penser, et à penser autrement) ; film
dramatique et cocasse ; film qui subvertit les valeurs établies de notre
société (capitaliste) et les normes de notre culture mais qui dérange,
aussi, les plus subversifs (les Idiots attachent un des leurs lorsque
celui-ci va trop loin : « le pouvoir est partout, » dirait Foucault (La
volonté de savoir) ; les idiots sont confrontés à de vrais débiles),
« Les Idiots » est avant tout un film joyeux, vivant (au sens de :
capable de capter la vie elle-même et de la célébrer), mais d’une
joie, d’un vitalisme adossé à la tristesse, la folie et la mort.







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