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Lun 8 Aou 15:34:47 CEST 2005


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Solidarité avec les étudiants irakiens

 L'intervieuw d'une militante étudiante irakienne. Juste pour qu'on sache
que les fous de Dieu ne sont ni la seule résistance aux USA, ni une
alternative crèdible pour l'Irak et sûrement pas pour les étudiants... 

« La bombe, c'est moi ! » 

Interview de Thikra Faisal, militante du Comité d’organisation
étudiant de Bassorah. 

Thikra Faisal, 24 ans, est étudiante en administration bancaire à
l’université de Bassorah. Elle est l’une des fondatrices du Comité
d’organisation étudiant (Student Working Comitee), et depuis peu membre
du bureau politique du Parti communiste-ouvrier d’Irak. 

Je l’ai interviewée à Yokohama, où nous avions été invités pour la
Conférence nationale pour la paix et la démocratie (Zenko), à
l’initiative du Comité japonais de soutien à la résistance civile en
Irak. 

ND : La guerre et l’occupation ont-elles beaucoup affecté la vie des
étudiants ? 

TF : Bien sûr, on en a tous souffert. Plus rien dans les magasins, plus
d’électricité, plus de boulot, plus de liberté. A Bassorah, je vois
les forces d’occupation tous les jours dans la rue. Quand elles sont
arrivées, elles avaient vraiment peur de la population, surtout les
américains. Ici, ce sont les troupes anglaises, dont le comportement est
différent. Elles essaient de vivre au contact des gens, d’aider les
enfants, de distribuer de l’eau, parce qu’elles ne veulent pas être
victimes d’attentats. 

Cela fait une grande différence avec les troupes américaines, qui ne
respectent pas les femmes, ni les personnes âgées, et qui nous
détestent. Plein de gens ont été tués simplement parce qu’ils
marchaient près des américains ou de leurs véhicules. 

ND : Comment a été créé le Comité d’organisation étudiant (SWC) ? 

TF : Avec la guerre, la plupart des bâtiments de l’université ont
été abîmés par les bombes, et les islamistes armés se sont imposés
à l’université. 

La plupart des fondateurs, on avait déjà été confrontés à ces
islamistes. Alors, comme on avait besoin d’une organisation pour faire
face à la situation et combattre pour notre liberté, on a appelé à un
meeting et discuté de la façon de s’organiser. 

Avec le groupe des fondateurs, on se connaissait déjà tous plus ou
moins, et d’autres personnes nous ont rejoint peu après, parce qu’ils
savaient qui on était et nous faisaient confiance. On a commencé à 8, et
nous sommes maintenant 180, répartis entre les deux sites de
l’université, dont l’un est situé au centre de la ville et l’autre
à l’écart, et dans toutes les facultés. Le nombre continue
d’augmenter régulièrement. 

Personnellement, au sein de la direction du Comité, je m’occupe
particulièrement des problèmes des étudiantes. Je suis la seule fille
à en faire partie, et il n’y en a que 20 dans le comité. C’est
faible, mais c’est à peu près la proportion de filles à
l’université. 

ND : Comment a commencé le mouvement étudiant ? 

TF : Les étudiants irakiens adorent les pique-niques, mais avec la
guerre, ça avait disparu. Alors, les étudiants de technologie ont
décidé d’en organiser un, parce qu’ils en avait marre de la
tristesse et de la peur. Malgré les risques d’attaque, ils ont été
dans un petit parc, dans le centre de Bassorah. Les garçons écoutaient
de la musique avec un téléphone portable et dansaient, tandis que les
filles étaient simplement assises. 

Mais un étudiant, qui était proche du groupe de Moqtada al-Sadr’, a
prévenu les islamistes, qui sont arrivés avec un groupe armé. Comme ils
détestent les étudiants, ils ont confisqué les appareils photos, les
portables, et ils ont embarqué des étudiants dans leur local, jusqu’à
ce que leur famille vienne les rechercher. Puis ils ont battu une fille
chrétienne, qui est tombée dans le coma pendant deux mois, et tué un
autre étudiant. 

Au Comité, dès qu’on a appris ça, on a décidé de faire face. Ils
étaient allés trop loin. On a rédigé des tracts et organisé deux
jours de manifestations. J’étais responsable de l’organisation pour
le site universitaire du centre ville, et notre camarade Faris se
chargeait de l’autre. On a organisé des meetings dans les halls
d’université. La plupart des étudiants étaient avec nous, parce
qu’ils en avaient marre des islamistes dans les facs. Il faut dire
qu’ils étaient tout le temps là, même au restaurant universitaire où
ils empêchent les filles et les garçons de manger ensemble. Alors cette
fois, les étudiants ont décidé de réagir. 

Le premier jour, nous sommes restés dans l’université. Les islamistes
ont essayé de nous en empêcher, mais ils n’y ont pas réussi. Alors,
le deuxième jour, on a décide de sortir, parce qu’on était beaucoup
plus nombreux, et d’aller manifester devant les buildings du
gouvernement. Les filles avaient peur, à cause des menaces des
islamistes, qui avaient effectivement capturé plusieurs d’entre elles.
Elles ont préféré rester dans l’université, sauf un petit groupe qui
a suivi de loin la manifestation, discrètement. On était plus que deux,
moi et une fille musulmane, à manifester avec les garçons, à chanter
des slogans pour la liberté et contre l’Islam à l’université. 

Quand on est arrivés devant les bâtiments gouvernementaux, les
islamistes nous ont attaqués avec des gaz lacrymogènes. Pendant
plusieurs minutes, on ne voyait plus rien, ça faisait vraiment mal mais
on ne s’est pas dispersés. Un étudiant a particulièrement souffert
des gaz, mais il n’a pas bougé. On a continué de crier : « A bas
l’islam politique ! » et on a commencé à rédiger nos revendications
: la punition des criminels et l’expulsion des islamistes de
l’université. Comment est-ce qu’on peut étudier quand on est sans
cesse entouré de gens armés ? 

Le gouvernement, qui nous avait ignoré au départ, a envoyé des forces
de sécurité pour nous protéger. Mais parmi eux, il y avait aussi des
islamistes ! Ce sont eux qui nous ont attaqués avec des pistolets. Un
étudiant a eu le nez cassé. Cette fois, on a été obligés de
s’enfuir, mais on est revenus pas très longtemps après. Finalement, on
a pu entrer pour présenter nos revendications, et la manifestation s’est
terminée là. 

Après ça, les islamistes ont disparu de l’université et la sécurité
a été rétablie. 

ND : Et quelles conséquences ça a eu pour toi ? 

TF : J’ai été menacée tout le temps. Ils savaient que j’étais
communiste et ne pouvaient l’accepter. L’un d’entre eux m’a
forcée à venir dans leur local, et ils m’ont menacée, moi et ma
famille. Quelques jours après les manifestations, ils s’en sont pris à
mon père. Ils l’ont emmené dans leur prison, et ils l’ont menacé
pour qu’il m’interdise d’aller à l’université, avant de le
laisser ressortir. Une autre fois, j’ai du rentrer chez moi plutôt que
d’aller à la fac, car j’étais suivie par plusieurs personnes. 

J’étais très triste, car je ne pouvais pas aller en cours comme je
voulais. Certains profs sont aussi des partisans de l’Islam politique et
ils m’ont empêché de passer dans l’année supérieure, de même que
les autres camarades connus du Comité. C’est l’une des raisons qui me
pousse à aller à Bagdad l’an prochain, pour étudier les sciences
politiques. Ca dépend aussi de la situation du Comité, car si le Comité
a besoin de moi, je ne pourrais pas partir. 

ND : Et à Bagdad, justement, existe-t-il un comité du même genre ? 

TF : Oui, mais il est moins important qu’à Bassorah. C’est pour ça
qu’on préparer une conférence des étudiants progressistes, pour
créer des comités d’organisation étudiants partout en Irak. Il en
existe déjà à Sulaymania et à Kirkuk. 

ND : Quels sont les besoins principaux du Comité d’organisation
étudiant ? 

TF : L’argent, tout simplement, pour l’impression de matériel et pour
l’organisation de cette conférence. La vie est très chère pour les
étudiants. La plupart des étudiants habitent chez leurs parents, et
n’ont aucune ressource, même pas d’argent de poche. Pour ceux qui
viennent de loin, il n’y a pas ni résidences, ni chambres, ni
transports. Donc, impossible de vivre seul, encore plus quand on est une
fille. Même mariés, les étudiants restent généralement dans leur
famille. 

L’un des problèmes qu’on a rencontré, c’est pour imprimer nos
tracts. Chaque fois qu’on allait voir un imprimeur, il nous disait
qu’il n’avait plus d’encre, ou qu’il était fermé. Finalement, un
jeune imprimeur nous a fait rentrer discrètement et il a fermé le volet
dernière nous. Il nous a expliqué que sa femme était étudiante,
qu’elle aussi avec subi les islamistes et qu’il était prêt à nous
aider, à condition qu’on ne dise pas qui il était. C’est lui qui
nous a révélé que les islamistes étaient passés pour les menacer
d’incendier leur atelier s’ils imprimaient quoi que ce soit pour nous.
Il nous a tout imprimé à moitié prix ! Quand on est revenu avec des
tracts imprimés, tout le monde a été très surpris. 

ND : Est-ce que vous avez bénéficié de la solidarité internationale ? 

TF : Non. On a reçu pas mal de messages de soutien, mais pas d’argent.
Tout ce qu’on a fait, c’est avec le peu qu’on a. Mais pour organiser
cette conférence nationale, il faudrait environ 50 000 dollars, parce
qu’on est obligé d’assurer les voyages, les logements, la nourriture
et surtout la sécurité, c’est-à-dire les gardes du corps. C’est
pour ça qu’on a besoin du soutien des étudiants du monde entier, pour
défendre nos libertés. 

ND : Qui sont exactement les islamistes ? 

TF : Pour la plupart, ce sont d’anciens étudiants, plus âgés que
nous, ils ont souvent plus de trente ans. Ils forment une organisation
armée, détestée des étudiants. Ils portent des vêtements sales, parce
qu’ils considèrent que l’Islam enseigne qu’il est inutile d’avoir
une belle apparence. Les plus dangereux viennent d’Iran, ou ont formé
là-bas, et la propagande qu’ils vendent y est imprimée. Ils sont
shiites. 

Il faut dire qu’a Bassorah, les sunnites sont plus pacifiques. Quelques
groupes sunnites nous soutiennent, et certains de leurs membres les ont
même quittés pour nous rejoindre. 

ND : Et toi, es-tu shiite ou sunnite ? 

TF : Ma famille est supposée être shiite. Mais avant tout, nous sommes
communistes. Ma grand-mère distribuait des tracts communistes. Mon oncle
était un poète communiste. Mon père servait de passeur pour emmener
clandestinement des militants communistes de Bassorah à Sulaymania, dans
le nord. Moi aussi, j’ai commencé par être militante du Parti
communiste d’Irak. 

Mais, quand on vu que ce parti commençait a soutenir les islamistes, on a
été stupéfaits. Le Parti communiste-ouvrier est venu voir mon père, qui
était un militant connu, et lui ont proposé de les rejoindre. C‘est ce
que j’ai fait aussi, comme beaucoup d’autres. Il faut dire qu’à
Bassorah, l’un des deux locaux du Parti communiste d’Irak a changé
son nom pour s’appeler Parti communiste islamique ! Il ne leur reste
plus qu’à repeindre la devanture en vert... 

Parmi les communistes que je connaissais, certains sont effectivement
devenus des islamistes. Un ancien camarade m’a demandé pourquoi je ne
portais pas le hijab... Le Parti communiste-ouvrier, c’est exactement ce
que j’avais toujours voulu, la liberté, un style de vie moderne, alors
que le Parti communiste est tellement traditionnel... De toute façon, il
ne représente plus grand-chose, si ce n’est qu’il est soutenu par les
islamistes. 

ND : Que représente le Parti communiste-ouvrier à Bassorah ? 

TF : Il est très soutenu par les ouvriers. Il y avait beaucoup de gens
pour la manifestation du 1er mai, des ouvriers, des jeunes, des
étudiants, des femmes, et plein de sans-toits, qui squattent les
bâtiments de l’ancien gouvernement. Abdelkarim, un camarade, organise
avec eux des manifestations régulières pour obtenir de véritables
logements. Il est très actif. Ce jour là, j’ai été interviewée par
la télévision kurde. Mais tu devrais venir voir sur place, tu
comprendrais mieux ! 

ND : Lors de la clôture de la conférence, tu as évoqué ton mariage
tout proche... 

TF : Oui ! Je me marie dans quelques semaines. Mon boy-friend est un
militant du parti communiste-ouvrier depuis 1995. Il a passé sept ans en
prison, à Abu Ghraïb, à cause de ça. Il avait été condamné à mort,
mais sa famille a payé pour que sa peine soit commuée en prison à vie.
Heureusement, comme tous les prisonniers, il a été relâché peu avant
la guerre, lorsque Saddam Hussein a décidé de vider les prisons. C’est
l’autre raison pour laquelle je voudrais aller à Bagdad, bien sûr... 

ND : A Bagdad, tu n’as pas trop peur des bombes ? 

TF : Quelles bombes ? La bombe, c’est moi ! 

Interview réalisée par Nicolas Dessaux - 2 août 2005 (Yokohama, Japon) 

[http://www.solidariteirak.org/article.php3 ?id_article=407].







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