[mouvements.be] lettre hebdo
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Jeu 21 Déc 10:51:04 CET 2006
Bonjour,
Voici la lettre hebdomadaire du portail mouvements.be. N'hésitez pas à la
diffuser autour de vous!
Cette semaine coup de projecteur sur un article de Jean NABIR parut sur
décroissance.info pour vous souhaiter...de bonnes fêtes de fin d'année!
(vous trouverez notre sélection de dossiers en bas de page)
**************
L’enfer de l’abondance
Mais ce jour-là, dès le départ, y avait un truc bizarre, quelque chose de
pas normal... Pourtant, les portes automatiques vous introduisent en
douceur au sein de l’atmosphère artificielle climatisée, et la musique au
tempo adapté au flot des clients susurre à vos oreilles son message
rassurant, habituel mélange de tubes et d’annonces promotionnelles.
Pourtant les vigiles vous laissent passer sans problèmes et vous pouvez
vous avancer dans les larges allées aménagées entre les présentoirs de
marchandises. Et celles-ci vous attendent, innombrables, à portée de la
main, pour votre bon plaisir ; vous le voulez : vous le prenez !
En entrant sur la droite, l’électroménager blanc et noir, les gadgets
électroniques à la mode, les derniers best-sellers des livres et des
disques. Et puis la quincaillerie et le bricolage, la vaisselle et les
promotions diverses. L’allée centrale sur la gauche vous conduira
toujours, en traversant les rayons textiles puis droguerie, aux rayons
consacrés aux denrées alimentaires, avec au fond les boissons alcoolisées
ou non. Merveilleuse caverne d’Ali-baba, prodigieuse abondance dont le
sésame se trouve dans votre poche : un petit bout de plastique plat
portant votre nom et des chiffres, votre carte de crédit !
Mais ce jour-là, vraiment, quelque chose ne tourne pas rond.
Est-ce à cause de cette femme, qui hésite sans fin, perplexe devant les
différents desserts sucrés qui s’étalent sur plusieurs niveaux, et de
nombreux mètres linéaires... Ou bien plutôt de cet homme qui, marmonnant
dans sa barbe mal rasée, déconfit devant la rupture de stock de sa bière
favorite, ne peut se résoudre à choisir parmi les autres marques... Ou
même cet adolescent qui prend, puis repose, puis reprend différents
paquets de céréales pour le petit déjeuner...
Choisir dans l’abondance est devenu une angoissante épreuve. On ne peut
quand même pas tout prendre ! Et chaque marque propose au consommateurs
des images du bonheur tellement convaincantes...
Tenez, vous voilà devant le rayon des plaques de chocolats ! Là aussi y en
a des marques, des forts et des moins forts en cacao, des aux fruits et
aux noisettes, des fourrés et des pralinés, des en-haut et des en-bas, des
chers et des moins chers, des soldés et des en promos, des en lots et des
comme d’habitude, des inconnus et des connus, des comme chez mémé et des
autres, des équitables et des ... arnaques officielles ?
Alors, là aussi, faut choisir, comparer, soupeser, regarder les images
alléchantes, voire pour certains lire en détail les étiquettes pour
comparer les compositions, repérer les additifs plus ou moins toxiques...
D’habitude vous faites simple, vous prenez toujours le même,
automatiquement, sans réfléchir ou presque. Mais aujourd’hui, allez savoir
pourquoi, ça ne marche pas, quelque choses vous retient, vous aussi vous
commencez à hésiter, à ne plus savoir lequel choisir, à errer devant le
rayon, perplexe, presque anxieux, bientôt hagard !
Et puis soudain, votre bras se tend presque malgré vous, et votre main
droite se saisit d’une plaque de chocolat de marque inconnue.
Et c’est exactement là que tout a définitivement basculé.
Il fait très chaud tout à coup, et la sueur coule sur votre peau noire et
nue. Les courbatures, les douleurs musculaires et la fatigue physique
créent dans votre esprit un état de lassitude proche de l’hébétement.
Votre dernier repas remonte à plusieurs heures et avant ce soir, le retour
au village et à la case, il faudra tenir avec de l’eau et des noix de
colas. Ce soir le riz sera accompagné d’un peu de viande de brousse, si
personne ne la trouve ni ne vous la fauche, homme ou bête.
Et puis cette voie qui hurle toujours à vos oreilles, qui sort de ce
visage de caricature. Ce gros homme avec son faciès de méchant de films
populaires, le teint luisant de sueurs et de graisse, les yeux exorbités.
Il semble très en colère et il crie des mots d’insultes et de réprimandes.
Toujours le travail qui ne va pas, pas assez vite, pas assez bien, pas
assez propre... Vos compagnons d’infortune se serrent contre vous, masse
d’hominiens apeurés, grappe d’humanité en esclavage et qui suent la
trouille et la peur, ouvriers si dépendants du contremaître, si faibles et
vulnérables au pied du colosse furieux, si misérables sous leurs haillons
crasseux...
Vous relâchez précipitamment la plaque de chocolat qui tombe par terre
dans l’allée du supermarché, et miracle, vous revenez instantanément dans
votre corps habituel ! Vous regardez à droite et à gauche, personne, tout
semble parfaitement normal. Et pourtant, il y a quelques instants
seulement, vous étiez à mille lieux d’ici, dans une situation d’oppression
presque terrifiante !
A vos pieds, cette simple plaque de chocolat témoigne seule qu’il s ‘est
peut-être passé quelque chose, mais quoi ? Cette fois vous avez vraiment
halluciner !
Comme vous restez immobile, surpris et ne comprenant pas ce qui vient de
vous arriver, une musique paisible se fait entendre. Vous cherchez d’un
regard étonné la source de la mélodie apaisante et découvrez bientôt un
nouveau prodige.
Comme vos yeux reviennent se poser sur la plaque de chocolat restée au
sol, vous découvrez comme une lumière bleue-dorée qui se met à apparaître,
rayonner et pulser à travers elle...
« N’ayez pas peur », prononce alors à vos oreilles une voix tranquille qui
semble sortir de la plaque elle-même, avec quelques éclats de lumière
synchrones... « Ces hommes que vous venez de voir sont simplement les
ouvriers d’une plantation de cacao, qui se font engueuler par leur
contremaître. C’est eux qui ont produit les fèves qui ont servi à
fabriquer cette plaque de chocolat. Ils tiennent seulement à vous faire
savoir, par mon intermédiaire, que leurs conditions de travail sont des
plus précaires, quasiment apparentées à une forme d’esclavage de par les
heures interminables de travail, et aussi la charge importante de
celui-ci, du fait d’effectif réduit au minimum. Bien sûr il n’y a pas de
syndicats, d’assurance maladie ou de caisse de retraite ! Et question
salaire, il suffit juste à survivre, à payer de quoi manger et le loyer de
la case. Avez-vous une idée de leur salaire ? ».
Bien sûr que vous n’en savez rien, vous ne vous êtes d’ailleurs jamais
posé la question. Le chocolat c’est tellement bon !
« Sur les quelques euros du prix de cette plaque de chocolat, le salaire
des ouvriers agricoles ne représente que quelques centimes... Le reste va
aux importateurs, aux intermédiaires, aux spéculateurs, aux
transformateurs, aux publicitaires, et enfin au distributeur qui se taille
souvent la plus belle part ! » reprend la voix.
Dégoûté, vous laissez par terre la plaque de chocolat et quittez ce rayon,
car tout cela ne vous concerne pas.
Mais la voix, elle, ne vous quitte plus !
« Si vous le désirez, vous pouvez renouveler cette expérience de
communication trans-spatio-temporelle encore deux fois, comme dans les
contes de fée, en utilisant les objets de votre choix, et c’est
complètement gratuit ! »
Alors, comme vous avancez au milieu de ce supermarché où tout semble
parfaitement normal, les rayons achalandés et les cons-sots-mateurs
vaquant à leurs petites affaires, vos pas vous amènent vers le rayon
textiles, avec la tentation de renouveler une expérience inexplicable, et
dont vous doutez presque qu’elle a été une réalité... Cela n’est pas
possible, cela n’existe pas clame votre intellect ratiocinateur.
D’ailleurs cela ne se reproduira pas, vas-y tu verras, c’est du délire !
Alors, comme vous vous approchez des tee-shirts en promotion, vous
regardez autour de vous, tout est parfaitement normal, l’impossible ne
pourra advenir de nouveau, et vous vous saisissez d’un objet.
Et bien sûr ça recommence. Mais cette fois la surprise ne joue plus, et
vous pouvez ressentir en toute conscience le changement instantané de
votre situation. Cette fois encore il fait très chaud et vos bras bronzés
sont lourds de fatigue. La douleur dans vos reins est plus cruelle que le
bruit de la centaine de machines à coudre lancées à pleines vitesse dans
ce hangar surpeuplé. Aller pisser, c’est ça qui vous ferait du bien, mais
tant que la surveillante traîne dans ce coin de l’atelier, il faudrait
supporter une nouvelle engueulade, et ça, vous n’en voulez pas. Avec ces
histoires de syndicalistes virées de l’autre jour, mieux vaut jouer profil
bas pour continuer à survivre dans ce bled. Un petit sourire à la voisine
qui trime de l’autre coté du banc et du tas de chemises qui s’entassent
entre nous, pas question de parler non plus... Au moins dans cet atelier,
pas trop de violences gratuites, seulement parce que le travail, toujours
le travail, ne va pas assez vite, pas assez bien, pas assez propre. Demain
repos, enfin, après six jours de dix heure ça fait du bien. Tellement
fatiguée, y en a marre de ces putains de chemises.
Justement, vous la lâchez cette chemise, et vous reprenez conscience de ce
décor habituel du supermarché, glissement des chariots, musique
d’ambiance, roulez jeunesse, tout va bien !
Juste quelques éclats inhabituels de lumière bleue-dorée à travers cette
chemise tombée à terre à vos pieds. Et la voix qui reprend : « Sachant que
les distributeurs multiplient par cinquante le prix d’achat de ces
chemises, calculez combien de centimes d’euros reviennent à l’ouvrière de
la fabrique ? On tiendra compte du fait qu’elle ne bénéficie d’aucune
assurance maladie, ni de caisse de retraite, ni de contrat de travail, et
que ses heures supplémentaires obligatoires ne lui sont généralement pas
payées... »
« Encore un autre voyage ? » vous propose la voix !
Mais cela ne vous dit plus rien. Ce n’est pas drôle du tout de se
retrouver instantanément transporté dans un corps que l’on ne connaît pas,
à mille lieux d’ici, à ressentir très concrètement dans une chair
d’emprunt des souffrances physiques et morales qui vous sont totalement
étrangères.
Par quel sortilège malencontreux faut-il que cela vous tombe sur la gueule
? Spécialement vous ? Spécialement aujourd’hui ?
Quand tous les autres continuent d’assouvir leur plaisir consumériste en
toute innocence, complètement inconscient des réalités obscures qui se
cachent derrière tous ces merveilleux produits.
Et cet étrange phénomène qui vous les dévoilent tout à coup de manière si
frappante. Il doit y avoir un truc, c’est pas possible autrement. Où est
la caméra cachée, les gentils animateurs ?
Et vous avez alors envie de défier la réalité, de tenter encore le diable
! Droit devant vous, vous vous saisissez d’un innocent paquet de biscuit !
Et bien sûr ça recommence. Mais cette fois encore la surprise ne joue
plus, et vous pouvez ressentir en toute conscience le changement
instantané de votre situation.
C’est surtout le bruit qui vous assaille. Mais avec la chaleur et malgré
les recommandations, le casque protecteur, ça devient vite dur à
supporter, alors on fait des pauses sans. De toute façon la chaîne ne
s’arrête pas et le bruit non plus. Les paquets d’un coté, les cartons de
l’autre. Remplir les uns avec les autres, encore et toujours le même
geste, à longueur de journée, une journée après l’autre pour finir la
semaine, les mois, les années. Bien sur avec le nouvel aménagement, mes
douleurs sont moins violentes, plus supportables. La prévention des
troubles musculosquelettiques est paraît-il un succès ! Mais mon mal au
dos lui, personne ne lui a dit et il est toujours là, de temps en temps...
Depuis vingt sept ans faut dire que je connais la musique. Dans trois ans
j’aurai payé mon pavillon, merde un paquet qui tombe par terre, le
ramasser, un peu de retard à rattraper, voilà, ça tourne comme il faut.
Mais mon dos en a pris un coup, putain d’usine, putain de vie.
Cette fois vous reposez doucement le paquet sur son rayon. Pas de lumière
bleue-dorée, pas de voix dans la tête. Une lassitude contagieuse qui vous
pèse un peu sur le râble. La légèreté consumériste qui prend du poids,
l’image du bonheur qui se fissure sous le dévoilement de l’envers du
décor.
Derrière les images glacées la réalité rugueuse du travail des hommes, et
de leurs vies de souffrance. Non, vraiment, comment peut-on prendre du
plaisir en utilisant des objets fabriqués par des êtres humains exploité
et aliénés ?
Est-ce que j’accepterais de passer une vie entière dans la peau d’un
ouvrier agricole africain, d’une ouvrière de « maquilas » sud-américaine,
d’un ouvrier à la chaîne bien de chez nous ?
Voilà la question qui vous envahit l’esprit après ces expériences, et dont
la réponse jaillit, claire, nette et précise : NON.
Non, il n’est plus possible de croire les sirènes de la consommation si
l’on considère comme une déchéance de fonder son plaisir sur la misère et
l’exploitation d’un autre être humain, et qui les vaut tous, et qui vaut
n’importe qui.
Alors vous vous dirigez vers les caisses, vous vous glissez entre un
caddie et le détecteur antivol, sous le regard interrogateur des clients
et de la caissière, et vous sortez du magasin, les deux mains vides,
légères, libres.
Et sur le parking, une petite troupe joyeuse agite des banderoles au son
de quelques instruments de musique, et vous vous sentez attiré par là,
mais ceci est une autre histoire...
le dimanche 17 décembre 2006, par Jean NABIR,
http://www.decroissance.info/L-enfer-de-l-abondance
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