[Ici] Fwd: réflexion
Arnaud Timmermans
arnaud.timmermans at gmail.com
Sam 29 Mar 11:24:20 CET 2008
---------- Forwarded message ----------
From: Arnaud Timmermans <arnaud.timmermans at gmail.com>
Date: 25 mars 2008 00:40
Subject: Re: réflexion
To: Maciek Vanhonnaeker <maciekv at hotmail.com>
Cc: bAMBA gUEYE <bamricbe at yahoo.fr>, zur at no-log.org,
fabiendefendini at gmail.com
Bonjour à tous,
Merci pour ce qui, dans vos mails, me fait penser que "ce qui s'est passé"
n'aura pas simplement été le signe d'une fin. J'y vois bien plutôt la
manifestation d'une crise qui se tendait et se détendait souterrainement
depuis quelques temps. Crise qui, à première vue, a pris la forme d'un
affrontement entre ce qui ressemble à deux "conceptions". Moment critique à
prendre en charge et où puiser une énergie, à mon sens. Energie, je trouve,
à ne pas gaspiller dans des attaques ad personam auxquelles je ne répondrai
donc pas, ni ne prêterai voix. Chaque fois que je citerai un des mails déjà
envoyé, ce ne sera que pour tenter de situer (souvent par la négative, tant
je crois que la crise vient finalement d'une mauvaise cartographie de la
situation) ce qui me semble être le point nodal du "problème".
"Conceptions", avec des guillemets parce que je ne crois pas que ce soit de
cela qu'il s'agisse vraiment. Pour moi, il n'y a pas d'incompatibilité ni de
rapports hiérarchiques hypocritement cachés entre ce qui a été appelé la
"pensée" (qui pour moi est toute autre que "domesticante", "angoissée",
"fermée sur soi", "planquée", circonscrivant a priori des "conditions de
possibilités", veillant à ne surtout pas mettre en péril ses "catégories")
et l' "expérience" (dont il me semble ici inutile de prendre la défense).
Toute pensée est une expérience de pensée, toute expérience est une pensée
de l'expérience. C'est à peu près je crois ce que Stengers entend par son
concept de *pratique* (que je commence à préferer au *faire *qu'on a tant
utilisés ensemble). La pensée philosophique est une pratique. Toutes les
formes et ramifications de l'art sont ou émanent de pratiques. Ce qui s'est
passé jeudi soir, il me semble beaucoup plus fécond de l'interroger en tant
que tentative - manquée - de faire communiquer des pratiques différentes,
plutôt que comme un affrontement entre des positions "existentielles" ou des
attitudes, et encore moins en termes de rapport entre "authenticité" et
"inauthenticité". Même si en effet, le corpus de phrases justificatrices ou
accusatrices ne fait, en cette sorte de circonstances, jamais défaut. Le
problème est qu'elles soient presque toujours toute faites et donc ineptes
(c'est un reproche que je me fais d'abord à moi-même, mais pas uniquement).
Ce qui me semble avoir échoué, c'est donc plutôt la mise en tressage de deux
pratiques également tâtonnantes, l'une qui s'engage sur le front du tangible
et de la matière (sons, dispositions d'objets, mouvements, images) et
l'autre qui tente de configurer un espace de l'intangible (où les matériaux
sont plutôt des mots, des idées ou des concepts : notamment l'organologie
souhaitée par Zur). La raison de l'échec de ce tressage n'est pas tellement
que certains "ont des couilles" et que d'autres "ont peur" et veulent
"couper les zizis" des testiculés. Ni que certains se sentent ou se croient
auto-suffisants. Ni que certains arrivent à se "confronter" alors que
d'autres ne savent pas se débarrasser de leur "voile". Penser cela, rabattre
les raisons de l'échec sur la seule stigmatisation (que celle-ci me soit
adressée ou non est indifférent à mon propos) d'une "attitude contre la vie"
parce que "spectatrice", créer ainsi des clans du "pour" et du "contre",
c'est nier ce qui fait pour moi l'essence d'une pratique réelle : à savoir
précisément cet aller-retour permanent entre le "moment" créatif censément
immédiat et le "moment" réflexif/spectateur censément médiatisé. Mon idée
est que ce lien entre les deux moments est beaucoup plus permanent qu'il
n'est un aller-retour : il n'y a pas deux moments, il y a toujours déjà (et
toujours encore) complémentarité et mélange inextricable entre les deux
dimensions. L'erreur aura sans doute été, de part et d'autre de la frontière
fictive entre expérience et pensée, d'avoir voulu purifier chacun son champ
des semences du champ voisin, sans voir qu'en fait il n'y avait qu'un seul
champ, où poussent indifféremment les coquelicots et les pensées. (Pardon
pour cette petite touche kitsch.) Erreur que je refuse d'attribuer, pour ma
part, à autre chose qu'à des accès d'humeur (euphoriques aussi bien
qu'exténués) dont nous ne pouvons décider que peu.
Le diagnostic une fois révisé, que conclure? Rien de trop prescriptif, mon
but n'a jamais été là. Peut-être une bonne façon de terminer serait-elle de
vous présenter (positivement, cette fois-ci) ce qui *me* meut, quand il y va
du "faire". Ni tout à fait comme Fabien et Bamba (on l'aura remarqué), ni
tout à fait comme Zur, mais peut-être entre les deux, ce qui me touche c'est
la recherche d'une interface entre le tangible et l'intangible, entre la
matière et l'idée, et où il n'y a pas de primat de l'une sur l'autre. Où,
plutôt que d'être prises dans un rapport d'illustration (matière mise au
service d'une idée) ou d'explicitation (idée mise au service d'une
matérialité), matière et idée "s'entr'expriment". Ce qui ne m'est, quant à
moi, accessible qu'à travers une recherche souvent laborieuse, qui convoque
des matériaux aussi divers que les mots, les sons, les intuitions, les
images, etc. Pour ne rien faciliter, je suis en train de renaître à une
vision de l'art comme activité religieuse. Alors je comprends bien que
parfois vous soyez irrités par mon sérieux un peu "chrétien". C'est que dans
la partition schillerienne du poète naïf et du poète sentimental, je me
retrouve bien plus proche du second que du premier. (Schiller*, Sur la
poésie naïve et sentimentale*, qu'on trouve sur le net à cette adresse :
http://gallica.bnf.fr/Catalogue/noticesInd/FRBNF31315043.htm dans les essais
d'esthétique (vol. 8). ) A vous de voir si vous pouvez ou voulez encore vous
accommoder d'un tel personnage.
Voilà. Je pense très profondément et très sincèrement tout ce qui précède.
J'ai passé trois heures à écrire ce mail en pesant mes mots le mieux
possible, dans le seul souci d'être honnête (non pas, je vous demande de le
croire, dans le but de clouer le bec à qui que ce soit). Quant à mettre tout
cela, précisément, en pratique, c'est bien avec cela que je me débats,
c'est-à-dire contre les tentations de redessiner la frontière. Et je dois
bien reconnaître qu'il y a des fois ou je baisse la garde.
J'espère vous revoir tous très bientôt, ... et vous lire,
Arnaud
-------------- section suivante --------------
Une pièce jointe HTML a été nettoyée...
URL: http://listes.agora.eu.org/pipermail/ici/attachments/20080329/d1aeb57f/attachment-0001.htm
Plus d'informations sur la liste de diffusion Ici