[Ici] Lot Ici, Vol 6, Parution 3
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Mer 26 Mar 22:44:25 CET 2008
Diantre, j'ai pointé moulte fôtes d'orthos graphos...
Bref, voici un praticien qui peut nous nourrir
«l'improductif, le stérile, l'inengendré, l'inconsommable».(2)
Évidemment, ces machines low tech que nous présente Daniel Canogar sont
tout le contraire du corps sans organes. Nous avons bien ici des corps
membrés, des corps dont les articulations, extensions, bras et jambes,
sont bien déployés. Corps membré, donc actionné et actionnant. Il en va de
ceux-ci comme autant de pistons, tubulures, vaisseaux, canules. Le corps
est mis en fonction, les distorsions étant là pour le suggérer. Daniel
Canogar va même parfois jusqu'à travailler avec des fibres optiques qui,
affichées dans l'installation, servent alors de sources de lumière,
employées à la projection des images en transparence sur négatif. Là est
encore plus manifeste cette notion, métaphore en sous-main, des conduits
du dispositif.
Le corps est donc actionné. Il sait bouger et se mouvoir hors de ce
cubicule de lumière où il semble devoir être cantonné à tout jamais. Corps
articulé, donc articulé par la lumière qui fait figure ici de
machine-source. Dans les machines désirantes de Deleuze et Guattari, à la
machine-source correspond une machine-organe. Transposons le tout sur le
modèle de la reproduction photographique: l'objet référé émet un flux (de
lumière) déployé par le signe. On voit bien ici les multiples variantes
auxquelles peut se prêter ces notions. Machine-source/machine-organe: de
la lumière arrêtée sur le corps, puis émise par celui-ci lors de la prise
de vue, à sa saisie par la machine-organe de l'appareil photographique; de
la projection de lumière au film positif qui coupe ce flux, dans
l'exposition, d'un point de vue structural. Dans la pragmatique de
«l'installation», la machine-organe de la photographie se fait
machine-source, irradiant son flux pour le spectateur, véritable
machine-organe dont elle n'était finalement que la prothèse. La lumière,
coupée, permet la reproduction; ce n'est même que coupée, par l'image, par
le référent, le reproduit, qu'elle peut actionner la machine
«photographie».
Dans tout cela, le corps ne cesse de revenir; comme machine, bien sûr,
mais aussi comme trace prélevée par la photographie, cette autre machine
désirante. Ajoutons à ceci que le corps se présente ici comme un revenant.
Découpé, fantomatique, distordu, s'affichant en ces poses étirées,
déferlant du plancher, du plafond, des murs pelés, le corps est pure
surface, montré dans son déploiement articulé. Le corps revenant est à la
mesure de cette croyance, réaction hallucinée des premiers spectateurs
ahuris devant la photographie, qui voulait que l'on puisse voir
l'immatériel des esprits, le tremblement des âmes, les spectres, couches
foliacées qui composeraient, aux dires de Balzac, le corps et que la prise
photographique détacherait un à un, dans une perte de l'essence
constitutive du sujet. Cette réaction ambivalente à l'égard de ce
«devenir-fantôme des corps photographiés», crainte et jubilation, montre
bien que «le sujet est hanté par tous les fantômes d'une présence à
lui-même incertaine, flottante, encore virtuelle».(3)
C'est cette présence que Daniel Canogar met en scène. Turbulences et
tubulures de ces organismes, ses installations laissent s'infiltrer en
nous cette phobie des corps qui nous échappent, s'étendent en images et y
périssent. Ces corps-machines, rescapés de la mort mais encore,
apparemment, actionnés, au-delà de la connaissance que nous en avons
encore. La photographie, désubstantialisant ces corps affichés par-delà
l'inerte, ne les montre pas en tant qu'aura immatérielle, âmes mortes et
principe spirituel animant l'être.(4)
Elle les exhibe comme corps revenant dont l'âme est refusée par l'au-delà
et qui reste ainsi sur terre sous une forme édulcorée, absentisée. Et ces
corps-là sont l'empreinte par excellence, résidus de machine laissé à
vau-l'eau, traces d'un existant obtenue par délestage de toute
matérialité. Le corps, objet visé en tant qu'absence (Lacan), apparaît
ainsi tout autant, dans ce dispositif spéculaire, comme faisant son objet
de l'absence. D'où le sentiment, devant ces corps suintants de toute
surface, d'une présence incertaine, hallucinée et hallucinante, battement
de vie et de mort; impression éprouvée par un spectateur devenu lui-même
machine-organe, réduit à cet oeil qui coupe lui aussi le flux photonique.
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