[Ici] Niholisme???????
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Mar 30 Oct 11:25:44 CET 2007
> Il n’est plus possible de partir du réel et de fabriquer de l’irréel, de
l’imaginaire à partir des données du réel. Le processus sera plutôt
inverse : ce sera de mettre en place des situations décentrées, des
modèles de simulation et de s’ingénier à leur donner les couleurs du
réel comme fiction, précisément parce qu’il a disparu de notre vie.
bôdrillarg
Restaurer des unités de façade et imaginer des socles de substitution,
sous couvert de résistance. Posture déclinable sur le mode :
• Nostalgique. Exaltation des valeurs traditionnelles, fascination
romantique pour les origines et les paradis perdus, retour au terroir, à
la mémoire (familiale, nationale), au beau style, repli sur le folklore (y
compris le folklore expérimental, façon revival seventies - torturer le
langage pour lui faire avouer une prétendue vérité cachée). Du roman
considéré comme valeur refuge.
• Subversif. La « farce atomisante en cours » (1) ne serait qu’une
illusion d’optique, un leurre, une ruse de l’ordre dominant, destinée à
accroître son emprise de façon plus diffuse et plus globale. Réactivation
de la thématique de l’aliénation, voire des thèses conspirationnistes.
Dénonciation du Système, incarné au choix par le Spectacle, la
Marchandise, le Capitalisme, le Néo-libéralisme, l’Europe, la
Mondialisation, la Publicité, etc. Recyclage des théories issues du
marxisme, de la pensée libertaire, du situationnisme, et, dans un corpus
plus récent, de Sloterdijk, Negri ou Agamben. Du roman considéré comme
acte de sédition.
• Messianique. Invention ex-nihilo d’une hyper-modernité censée émerger
sur les ruines de notre humanisme agonisant, « afin de provoquer une
nouvelle synthèse disjonctive, un nouveau surgissement métaphysique, et
d’évoquer ainsi, par l’épopée du roman pop, ce qui adviendra de l’Homme
quand en lui, et déjà en dehors, Son Successeur prendra forme (2) »… Du
roman considéré comme laboratoire de la refondation post-humaine.
Sous des bannières en apparence antagonistes – réactionnaire,
contestataire, visionnaire –, ces trois postures procèdent de la même
démarche : retrouver une structure stable susceptible de faire sens face
au chaos. Entre nostalgiques du « bon vieux temps », contempteurs de
l’ordre totalitaire supposé nous aliéner, et apôtres de la nouvelle
matrice « cyborg-constructiviste », la collusion est réelle, comme en
témoigne la convergence observée sur de nombreux dossiers :
mondialisation, constitution européenne, etc.
— Faire son deuil de l’ancien monde et se complaire dans la dépression,
sous couvert de lucidité. Dans cette perspective, la mutation en cours
sera systématiquement envisagée comme un délitement, une décomposition,
une déchéance. Anéantissement de toute singularité au profit d’une
hypothétique classe moyenne, dissolution de l’altérité dans l’imaginaire
du clonage, promotion de comportements strictement fonctionnels, libérés
des affres du désir. Le prophète du « désert qui croît » sera jugé
d’autant plus clairvoyant – c’est-à-dire en fait conforme à la myopie
sociale - qu’il saura faire miroiter, en guise de consolation, le mirage
d’une oasis possible (3). Du roman considéré comme rapport clinique du
désenchantement.
— S’affranchir de toute quête de sens et s’immerger béatement dans
l’indifférence et l’insignifiance, sous couvert de libération. L’absence
de raison centrale et fondatrice est ici perçue comme une délivrance. Il
s’agit en quelque sorte de retrouver une ingénuité primitive, une «
nouvelle innocence (4) », procédant d’un rapport fusionnel avec le monde.
Toute hiérarchie, toute distance critique est abolie. La moindre
expérience est exaltée dans sa diversité irréductible et sacralisée de
manière quasi fétichiste. En résulte une indistinction totale, où toute
singularité, en perdant ses caractéristiques spécifiques, finit par être
interchangeable avec n’importe quelle autre. La mort de la vérité, le
primat de la représentation sur la réalité, l’avènement de l’éphémère,
l’ère de l’apparence ou encore le règne du simulacre deviennent les
nouveaux mots d’ordre, et servent d’alibi au triomphe de l’identique. La
désagrégation de la totalité est exacerbée, jusqu’à décomposer et réduire
en miettes toute unité. Il ne reste plus alors qu’à se plonger dans le
flux fragmentaire et centrifuge des choses, et à s’abandonner au magma des
pulsions et des impressions, au pastiche de citations et d’inserts, au
collage multiple et anonyme, à la pluralité dilatée et à l’atomisation. Du
roman considéré comme simple collection d’épiphanies.
Ressenti comme une dérive à combattre, une fatalité à accepter ou un
dépassement à célébrer, ce processus d’archipélisation reste, dans tous
les cas de figure, non-pensé. La question n'est pas de savoir s’il
représente un progrès ou une régression – ni pessimisme, ni optimisme –,
mais d’explorer les nouveaux espaces qu’il ouvre et d’en cartographier les
contours. D’où la nécessité de changer d’optique, en renonçant à la fois
aux chimères du naturalisme, aux prestiges de la métaphysique, et aux
illusions des théories totalisantes. Aucune position de surplomb n’est
aujourd’hui tenable. La mutation en cours ne peut être pensée qu’à travers
l’expérience vécue, de façon incarnée. Il ne s’agit donc plus d’inventer
des histoires ou de décrire une improbable réalité objective, mais de
relater une aventure singulière, comme le firent jadis, dans leurs récits
de voyages, les navigateurs en quête de la Terra Incognitae (5). Du roman
considéré comme portulan.
Dans ce contexte, le pacte autobiographique ressemble de plus en plus à un
marché de dupes, avec trois créneaux porteurs :
— L’autofiction, qui permet au sujet de s’inventer une unité en trompe
l’œil, comme dans un théâtre d’ombres. Peu importe la toile de fond -
sociologique, familiale, religieuse, psychanalytique, sexuelle...
L’essentiel est que le Moi puisse à nouveau faire relief. Se rebeller
contre le système, raconter ses problèmes d’œdipe, régler ses comptes avec
Dieu, faire advenir à la surface ses traumatismes refoulés, multiplier les
variations sur le thème Coïto ergo sum : tout est bon pour restaurer la
scène identitaire - de préférence sur un mode saturé pour satisfaire aux
exigences du marché. Affichez-vous homo, séropo, adepte du barebacking,
énarque, fils de bonne famille, suicidaire, et vous aurez à coup sûr un
destin posthume de tête de gondole à la Fédération Nationale des Achats
pour Cadres. La transgression est devenue un produit de consommation parmi
d’autres. Loin d’exprimer une révolte contre l’ordre existant, elle
traduit aujourd’hui une volonté de recentrage dans un monde de plus en
plus éclaté où les traditionnelles frontières tendent à s’estomper. Il
s’agit en quelque sorte de restaurer les anciens repères, de rétablir des
limites depuis longtemps abolies, pour le seul plaisir de les violer à
nouveau. Réaction et transgression se confortent ainsi mutuellement en se
situant sur le même plan. Toutes les polémiques relatives à la diffusion
d’œuvres prétendument dérangeantes sont d’ailleurs l’occasion de vérifier
cette collusion objective entre ligues de vertu et artistes soi-disant
transgressifs - chacun trouvant chez l’autre sa raison d’être, sa
légitimité, et accessoirement son vecteur publicitaire le plus efficace.
— La complainte existentielle, qui prend acte de la vanité de toute quête
identitaire. Avec pour résultat des litanies du style : « Je suis seul. Je
ne suis rien. Je ne viens de nulle part. Je n’ai pas d’identité. Il a
toujours été là, mon problème. J’ai toujours senti ce vide immense autour
de moi, cet isolement. (…) Moi, je suis seul en pleine mer sur un radeau
fragile, et ce radeau, c’est encore moi : je suis à la fois le naufragé
perdu et le radeau à la dérive, désespérante tautologie, close sur
elle-même. (…) La logique de ce processus voudrait que je devienne un
assassin (6). »
— L’exercice de style atomisé, censé refléter la condition de l’individu
contemporain. L’écriture de soi se résume alors au collage de détails
infimes, innombrables et interchangeables, avec des accents souvent
mortifères. « Ce qui compte ce ne sont point les singularités qui se
détachent d’une mode commune mais l’inverse : la lente montée d’un
uniforme, le mouvement qui nous traverse, la perte de conscience
individuelle, l’histoire sans moi, le monde moins moi, un geste sans
auteur (ni profondeur) suspendu dans le vide et toutes ces choses qui sont
la menue monnaie de la mort » (Rose Poussière, Jean-Jacques Schuhl). Le
sujet se présente ainsi comme une mosaïque de pulsions et de sentiments
discontinus, une agrégation sans cesse recomposée de fragments épars, qui
se dispersent et se combinent de façon aléatoire. Le très symptomatique
Autoportrait d’Édouard Levé (POL, 2005) s’inscrit parfaitement dans cette
veine. À l’image des malades atteints du syndrome de Korsakov, l’auteur
compose un kaléidoscope d’impressions sans lien les unes avec les autres,
et s’y dissout littéralement. Cette tentative très pérecquienne
d’épuisement de l’identité laisse place à un personnage désincarné,
semblable aux spectres rousseliens plongés dans la résurrectine.
L’individu n’est plus qu’un nœud dans le tapis, un point contingent où se
croisent les fils du tissu - un zombie bombardé de messages, qui se
succèdent dans un flux et un mouvement perpétuels.
Pour sortir de cette triple impasse, on peut reformuler le défi
autobiographique de la manière suivante : Comment résister à l’atomisation
anarchique, tout en prenant acte de ce processus de fragmentation du Moi ?
Comment lutter contre l’affaiblissement de la volonté, sans pour autant
prôner la restauration d’un ordre révolu ? « La pluralité et la
désagrégation des impulsions, le manque de système entre elles aboutit à
une « volonté faible », écrit Nietzsche dans Le Nihilisme européen ; la
coordination de celles-ci sous la prédominance de l’une d’entre elles
aboutit à une « volonté forte. » » L’écriture de soi n’a pas d’autre enjeu
: créer la colonne vertébrale qui permet d’échapper à la désagrégation ;
rendre lisible la volonté forte, qui coordonne la pluralité des
impulsions. Autrement dit, se produire soi-même, dessiner les contours
d’une vie habitable, d’un lieu de soi possible – non pas un refuge
confortable, gagé par les anciennes matrices identitaires, mais un hors-je
décentré, utopique, non assignable à résidence.
Concrètement ? Prendre pour point de départ le monde des « rapprochements
soudains, des pétrifiantes coïncidences, des réflexes primant tout autre
essor du mental…» (André Breton, Nadja). Se remémorer un certain nombre
d’évènements marquants, au sens le plus littéral du mot, c’est-à-dire des
« faits de valeur intrinsèque sans doute peu contrôlable mais qui, par
leur caractère absolument inattendu, violemment incident, et le genre
d’associations d’idées suspectes qu’ils éveillent », vous font « passer du
fil de la Vierge à la toile d’araignée » et « présentent chaque fois
toutes les apparences d’un signal. » Identifier les connexions implicites
existant entre toutes ces données gravées dans la mémoire vive et créer
une tapisserie infinie de sons, d’images et de mots-clé. Pour frayer une
trajectoire lisible à travers cette nébuleuse d’impressions, s’inspirer
des techniques d’analyse statistique (régression multiple, analyse
factorielle des correspondances, analyse en composantes principales,
analyse discriminante, etc.) (7). Revisiter la tradition des arts de la
mémoire – ces vastes encyclopédies imaginaires, hyperlogiques et presque
délirantes, également nommées « trésors de similitudes », qui permettaient
aux Anciens d’enregistrer et de structurer d’énormes quantités
d’informations, grâce à un système codifié de mémoire artificielle mettant
en jeu des images frappantes inscrites dans des lieux mentaux. Renouer
avec la pensée exégétique du Moyen-Âge, qui instaurait entre les mots, les
choses et les images bibliques des rapports qui échappaient à la fois à
l’ordre naturel, à l’ordre logique et à l’ordre des ressemblances
visibles. « L’exégèse tirait l’ordre naturel vers celui du mystère,
l’ordre logique vers celui de l’équivoque, et l’ordre visible vers celui
des dissemblances. Voilà pourquoi l’exégèse, plus qu’une méthode, fut
d’abord une poétique – déconcertante, sans doute, pour les esprits
positivistes -, une poétique productrice d’énigmes puisque son objet
restait au fond le mystère [de l’Incarnation]. Une poétique où
n’affleuraient que déplacements et condensations, une poétique en cela
proche du rêve et du fantasme (8). » Sur ce modèle, imaginer un texte à
double fond, clos sur lui-même, qui construit un sujet en réseau, en
arborescences virtuelles, en effloraisons multiples d’histoires et de
destins ; un roman-tissu qui transforme la pluralité des impulsions en un
vêtement sur mesure, pour donner corps à un « je » en apparence
fantomatique.
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