[Ici] Fwd: [multitudes-infos] Paroles de Rogozinski (autour de Debord, Descartes, Artaud, Heidegger, Badiou, Lacan) et du 'restant'
Arnaud Timmermans
arnaud.timmermans at gmail.com
Jeu 18 Oct 16:59:03 CEST 2007
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Date: 16 oct. 2007 23:00
Subject: [multitudes-infos] Paroles de Rogozinski (autour de Debord,
Descartes, Artaud, Heidegger, Badiou, Lacan) et du 'restant'
To: multitudes-infos at samizdat.net
Jacob Rogozinski (paroles libres durant l'émission : Place aux fous, Radio
Libertaire, 12 Octobre 2007) :
http://backup.radio-libertaire.org/vendredi/Place_aux_fous/
Je vous invite à écouter cette émission (encore en ligne pour quelques
jours) où Jacob Rogozinski (directeur du Collège International de
Philosophie de 1986 à 1992) s'entretient librement autour de quelques
théoriciens majeurs (Debord, Descartes, Artaud) et de quelques
''égocidaires'' – sacrificateurs de l'égo (Heidegger, Badiou, Lacan), tout
en esquissant les intentions philosophiques qui portent son œuvre
inaugurante : *Le moi et la chair* (Ed. Cerf, 2006). [Le mieux est de sauter
le premier quart d'heure, sans intérêt, et d'attendre la première
demi-heure, après quoi la discussion devient passionnante, pendant plus
d'une heure.] Bien que je ne partage pas son positionnement (entre
Descartes, Merleau-Ponty et Michel Henry), je trouve que certaines de ses
propositions sont courageuses et pertinentes, je vous les joins sous formes
retranscrites.
Je vous souhaite sinon une bonne écoute, au moins une bonne lecture,
Raphaël
L'aliénation spectaculaire : le spectacle nous donne à voir ce qu'un autre
voit comme si c'était notre propre regard
« La structure fondamentale de l'aliénation : le spectacle nous donne à voir
ce qu'un autre voit, il nous le donne à voir comme si c'était notre propre
regard. Au lieu de voir le monde par nous-mêmes, nous nous laissons piéger,
capter par un dispositif qui est destiné à faire voir le monde, et ce
dispositif a été programmé par un autre. (…) L'aliénation est renforcée [par
rapport à l'ORTF du temps de Debord] puisqu'elle se dissimule derrière
l'illusion d'intervenir activement dans la construction de ses propres
schèmes. » (Paroles de Jacob Rogozinski durant l'émission radiophonique :
Place aux fous, Radio Libertaire, 12 Octobre 2007.)
Internet : au service du Capital et de tous les retournements possible
contre le Capital
« Internet est au service du Capital et de l'aliénation, mais internet peut
encore plus facilement se laisser retourner [que la télévision spectacle] et
devenir une arme au service de réseaux, de mobilisations, de détournements,
etc. » (Paroles de Jacob Rogozinski durant l'émission radiophonique : Place
aux fous, Radio Libertaire, 12 Octobre 2007.)
La possibilité d'une critique de l'aliénation suppose de localiser le point
de vérité qui échappe à l'emprise du spectacle
« Le spectacle n'est pas le tout du réel : il doit y avoir un point de
vérité qui échappe à l'illusion spectaculaire (…) : comment localiser ce
point de vérité qui échappe à l'emprise du spectacle ? Si l'on touche cela,
la possibilité d'une critique de l'aliénation devient possible. » (Paroles
de Jacob Rogozinski durant l'émission radiophonique : Place aux fous, Radio
Libertaire, 12 Octobre 2007.)
Nous devons remonter à des conditions de possibilités plus originaires de
l'illusion aliénante spectaculaire (en-deçà des rapports de pouvoir et de
domination)
« Ce à quoi on en contraint [aujourd'hui] (…) c'est de remonter à des
conditions de possibilités plus originaires de l'illusion spectaculaire ou
de l'aliénation, qui serait en-deçà des rapports de production, et même
en-deçà des rapports de pouvoir et de domination. » (Paroles de Jacob
Rogozinski durant l'émission radiophonique : Place aux fous, Radio
Libertaire, 12 Octobre 2007.)
Le spectacle c'est le mouvement autonome du mort qui se fait passer pour du
vif (rapport entre le spectacle et le spectre – Debord/Derrida)
« Il y aurait beaucoup à dire entre le ''spectacle'' et le ''spectral'', et
on pourrait brancher Derrida - Debord (…) : Debord disait que le spectacle
c'est le mouvement autonome du mort qui se fait passer pour du vif. »
(Paroles de Jacob Rogozinski durant l'émission radiophonique : Place aux
fous, Radio Libertaire, 12 Octobre 2007.)
1. La croyance du spectateur dans les images du spectacle se fonde sur la «
foi perceptive » originaire propre à la vue (Merleau-Ponty)
2. Il y a une sorte de croyance seconde (qui se superpose à la croyance
première), lorsque le spectacle télévisuel fait passer le désir de l'autre
pour mon propre désir
3. Certaines images cassent les codes dominants, produisent des décrochages
d'identification, qui permettent une prise de conscience
« Avant tout le spectacle est un dispositif à faire voir le monde, donc ce
qui est en jeu, c'est la structure même de la vue ou de la vision. A la
différence du toucher, où je me touche touchant (…) la vue se fonde sur un
écart entre le voyant et le visible. Merleau-Ponty disait que la vue est
toujours vision à distance. Toute vision est télé-vision. (…) La perception
immédiate est déjà télé-vision. La télévision dans sa dimension
spectaculaire aliénante s'enracine déjà dans une propriété fondamentale de
la vision, dans ce que Merleau-Ponty appelé la « foi perceptive », à savoir
que : je vois le verre, là, sur la table (c'est un verre rouge, il y a de
l'eau dedans), et je crois que ce verre existe hors de moi. En fait, je ne
vois pas le verre, ce que je vois ce sont des sensations diffuses, des
esquisses perceptives, fluides, tantôt grandes, tantôt petites selon que
j'avance ou que je recule, si je bouge la tête les esquisses bougent
également, j'ai donc des sensations de rouge, de lisse, de froid si je
touche le verre, etc., et je les synthétise pour donner le sens d'être un
verre là-bas hors de moi. Ceci correspond à une « foi perceptive »
immédiate, une foi spontanée qui me fait croire que cela existe réellement
hors de moi. Je crois que la croyance du spectateur dans les images du
spectacle se fonde sur cette foi perceptive originaire. Comment expliquer
sinon que les personnes restent en moyenne 4 heures par jour ? (…) Bien sûr
le spectacle ne fait pas que me donner à voir une image [comme le fait la
vision], il m'impose une image produite, fabriquée par un autre. (…) Quant
je vois le verre à la télévision, c'est un autre qui a choisi de le montrer
de telle façon, et de le montrer comme si c'était moi qui le voyait. Il y a
donc une sorte de croyance seconde qui se superpose à la croyance première,
et c'est là que naît l'aliénation. Il faut être prudent, parce que lorsque
l'on dit que le spectacle s'enracine dans la vision, à ce moment là : il est
éternel. (…) ''Si toute vision est télé-vision, alors vive la télévision''.
Eh bien non (!), la télévision au sens technique du terme rajoute quelque
chose à la télé-vision spontanée de la vue qui est de l'ordre d'une
fabrication d'image par quelqu'un d'autre. [André Bazin disait du cinéma : «
le cinéma substitut à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs »,
suggère l'interlocuteur de Rogozinski.] Pour ma part, je dirais que le
télévisuel substitut à notre regard quelque chose qui s'accorde au désir de
l'autre'' [on pourrait tordre la formule de Bazin pour retrouver cette
théorie de l'aliénation, acquiesce l'interlocuteur], en ce sens le spectacle
télévisuel fait passer le désir de l'autre pour mon propre désir : il y a là
identification aliénante et capture par l'image (Lacan). (…) Mais Debord dit
aussi que certaines images peuvent nous donner à voir la vérité. On peut
donc tenter de produire des images qui fassent voir la vérité, c'est-à-dire
des images qui cassent les codes dominants du film hollywoodien, qui les
détournent, qui produisent des dés-identifications, des décrochages
d'identification, et donc permettent une prise de conscience. » (Paroles de
Jacob Rogozinski durant l'émission radiophonique : Place aux fous, Radio
Libertaire, 12 Octobre 2007.)
La grande question n'est plus de dissoudre le Moi, le capitalisme et le
spectacle s'en sont chargés
« Aujourd'hui nous sommes dans un monde complètement éclaté, où l'on a à
faire à des sujets sans domiciles fixes – nous sommes tous d'une certaine
façon sans identité, donc ''sans domicile fixe'' – et donc la grande
question n'est plus de dissoudre le Moi, le capitalisme et le spectacle s'en
sont chargés. (…) Il s'agit donc de combattre pour l'unité de l'existence
contre toutes les forces qui aliènent, dissolvent, disséminent le Moi. »
(Paroles de Jacob Rogozinski durant l'émission radiophonique : Place aux
fous, Radio Libertaire, 12 Octobre 2007.)
Si on voit dans le Moi une illusion, on s'interdit de penser la possibilité
de critiquer l'aliénation du Moi : il faut poser le Moi comme principe de
résistance (cf Descartes)
« Si on voit dans le Moi une illusion, on s'interdit de penser la
possibilité de critiquer l'aliénation du Moi. Il faut bien qu'il y ait un
Moi pour pouvoir se révolter, et il faut bien qu'il y ait un Moi originaire
pour penser que ce Moi puisse être aliéner à autre chose que lui-même. (…)
Si l'on dit dès le départ que ''je est un autre'' (Rimbaud) cela signifie
qu'il y a une sorte d'aliénation originaire du ''je'', et donc le combat
contre l'aliénation perd totalement son sens. (…) C'est très important de
poser le Moi comme principe de résistance. Or ce qui est très gênant c'est
que les personnes qui se réclament d'une politique de résistance (depuis
Spinoza jusqu'à Foucault et Deleuze inclus) ne l'ont jamais fait au nom du
Moi. Mais il faut bien qu'il y ait un Moi au départ qui puisse se lever et
résister à l'intolérable. (…) Je propose d'en revenir à Descartes comme
fondateur d'une éthique de la résistance. » (Paroles de Jacob Rogozinski
durant l'émission radiophonique : Place aux fous, Radio Libertaire, 12
Octobre 2007.)
Le Moi chair en vient à produire un « élément hétérogène » (Bataille) qui
s'oppose à la constitution du corps social comme totalité homogène
« Chez Bataille il y a une théorie de l'élément hétérogène, élément X, qui
s'oppose à la constitution du corps politique ou du corps social comme
totalité homogène. Il y a de très belle analyse de cet élément hétérogène
qui pour lui réapparaît dans les expériences limites de l'existence : le
rapport à la mort, au rire, à l'orgie, à l'extase, au divin, etc. J'ai tenté
de montrer comment le Moi chair en se constituant lui-même comme Moi en
vient à produire ou à générer inévitablement cet élément hétérogène. »
(Paroles de Jacob Rogozinski durant l'émission radiophonique : Place aux
fous, Radio Libertaire, 12 Octobre 2007.)
Pour Badiou, l'immense masse des hommes est une masse d'animaux qui vont
vers la mort, et dont la mort ne compte pas
« Chez Badiou, l'événement produit la subjectivité. Les quatre modes de
l'événement que sont l'amour, le politique, le mathème, et le poème, dans
leur point de croisement, font naître le sujet. J'ai une divergence de fond
par rapport à cette position, car il n'y aurait pas d'événement si il n'y
avait pas déjà un Moi capable d'accueillir l'événement, le recevoir, et s'en
affecter, ou éventuellement de s'en détourner, de l'oublier, etc.
L'événement le plus originaire, l'archi-événement, la vérité qui rend
possible toute vérité, c'est la vérité que je suis. Donc Badiou n'est pas
assez cartésien de ce point de vue là. Mais cela a des conséquences
politiques très précises et très concrètes : lorsque l'on considère que
l'homme n'est qu'un animal qui va vers la mort, comme le dit Badiou dans son
livre sur l'Ethique, sauf s'il est saisi par une vérité qui le rend immortel
(!) – mais à part le tout petit nombre qui ont la chance d'être saisi par la
vérité de l'amour, du politique, du mathème et du poème, et je ne vois guère
que Badiou qui remplisse les quatre conditions, vu l'immense masse des
autres, c'est une masse d'animaux qui vont vers la mort, et dont la mort ne
compte pas. Badiou est quelqu'un qui a applaudit des deux mains la
révolution culturelle chinoise ou le massacre des khmers rouges – il n'est
jamais revenu là-dessus – car l'individualité ne compte pas. Ce qui compte
c'est la vérité impersonnelle qui transit un sujet et l'élève à
l'immortalité, donc c'est une pensée extrêmement aristocratique, héroïque et
élitiste, comme celle de Heidegger d'ailleurs. [Le lien c'est la conviction
profonde que l'être est jeté pour la mort, commente l'interlocuteur de
Rogozinski.] Exactement, et que seul un petit groupe de héros ou de
personnage d'élite peuvent s'arracher à cette aliénation, à cet enlisement.
Chez Heidegger cela passe par la soumission à Hitler, chez Badiou cela passe
par une allégeance à Mao Tsé-toung et à Pol Pot, ce qui n'est pas exactement
la même chose, il ne faut pas pratiquer l'amalgame, mais au niveau du
massacre on arrive à des résultats assez proches. C'est pourquoi, je pense
que la singularité de l'ego comme vérité première interdit par principe que
l'on considère comme inconsistante la mort d'un autre, et a fortiori la mort
de millions d'autres. » (Paroles de Jacob Rogozinski durant l'émission
radiophonique : Place aux fous, Radio Libertaire, 12 Octobre 2007.)
L'erreur de diagnostic de Lacan vis-à-vis du cas Artaud : une non-pensée de
la traversée de la folie
« Lorsque Artaud à sombrer dans la folie en 1937, il a été interné près de
Rouen, puis il s'est retrouvé à Sainte-Anne en avril 1938, et là il a été
expertisé par un jeune psychiatre : Jacques Lacan. Roger Blin l'acteur et
ami d'Artaud raconte qu'il est venu rendre visite à Artaud, et à cette
occasion il a croisé Lacan (lequel connaissait Artaud préalablement par le
milieu surréaliste), et Lacan, lui aurait dit : « Bon… il est fixé, il peut
vivre 80 ans, mais il n'écrira plus jamais : il est fixé ». Bien sûr c'est
une erreur de diagnostic [grave], mais cela marque aussi une limite de ce
qui allait devenir la théorie lacanienne des psychoses (développée 20 ans
plus tard, longtemps donc après la mort d'Artaud), et qui est fondée sur «
la forclusion du nom du père », c'est-à-dire qu'il y a un signifiant
fondamental qui ne s'est pas inscrit, et qui à un moment donné entraîne un
effondrement de tout le sujet. Alors cette théorie est sans doute vraie pour
penser la chute d'Artaud dans la psychose, mais cela ne permet pas de penser
la traversée de la folie, ce qui fait qu'à un moment donné Artaud recommence
à dire ''je'', puis qu'il écrive à partir de son nom. [Et qu'à partir de
cette impossibilité de faire œuvre il produit un des travaux les plus
importants de la pensée et de la littérature de son époque, rajoute
l'interlocuteur de Rogozinski.] » (Paroles de Jacob Rogozinski durant
l'émission radiophonique : Place aux fous, Radio Libertaire, 12 Octobre
2007.)
Ce qui se produit dans l'élément de la communauté s'est déjà joué sur le
plan plus originaire du Moi-chair
« Ce qui se produit dans l'élément de la communauté, dans l'élément
intersubjectif ne fait que répéter sur un autre plan, ce qui s'est déjà joué
sur le plan plus originaire du Moi-chair (et ce n'est pas là, un ''déjà''
bêtement chronologique ou temporel, mais il y a un précédence, une priorité
à la condition fondamentale de possibilité de ce qui se joue entre moi et
moi-même). Cette première intrigue donc se répète, certes décalée et
distordue, sur le plan du rapport entre Moi et les autres, et donc sur le
plan de la communauté. (…) Pour comprendre comment cette aliénation (dont
parle La Boétie) qui constitue le corps politique est possible, et pour
comprendre quelles sont les forces qui pourraient y résister, il faut
effectivement opérer une réduction, il faut en revenir au corps individuel,
et même en-deçà, il faut en revenir à ce Moi-chair, en essayant de
comprendre par quelle synthèse originaire, à travers quel événement
fondateur se constitue le sens d'être moi dans mon corps. » (Paroles de
Jacob Rogozinski durant l'émission radiophonique : Place aux fous, Radio
Libertaire, 12 Octobre 2007.)
''Le restant'', la part de ma chair qui se donne à moi comme étrangère à ma
chair, n'est autre que l'origine de l'amour et de la haine, et se laisse
défigurer par une série de fantasme
« Même le touché-touchant [l'expérience matrice au Moi-chair] laisse un
reste, un résidu, que j'appelle ''le restant''. S'il n'y a pas le restant,
s'il n'y a pas quelque chose qui résiste, s'il n'y a pas une part de ma
chair qui se donne à moi comme étrangère à ma chair dans l'étreinte des deux
mains, si ce n'était pas le cas, la fusion serait totale. (…) [On diffère
toujours d'avec soi, commente l'interlocuteur de Rogozinski.] Exactement, il
y a un écart, un hiatus, et cet écart prend la forme d'un résidu, d'un
reste, d'un restant irréductible. J'essaye de montrer dans la dernière
partie du livre [Le moi et la chair] le destin de ce restant. Comment il
surgit à travers toute une série de fantasme, comment il se laisse
défigurer, comment il peut se transfigurer. J'y vois l'origine de l'amour et
de la haine, du sentiment de la peur de la mort (…), j'en fais toute une
épopée ''du restant'' dans ce livre. » (Paroles de Jacob Rogozinski durant
l'émission radiophonique : Place aux fous, Radio Libertaire, 12 Octobre
2007.)
1. En Occident, l'illusion d'un Grand-corps-total (le corps du Christ)
refoule ce geste d'exclusion primordiale, l'exclusion d'un restant, qui
constitue le corps comme corps
2. La tâche du philosophe c'est de tenter de se situer (mentalement) à la
place du restant (et pas seulement, à la place du résistant)
3. Désigner un nom du restant de notre temps, cela peut permettre de fonder
une résistance
« A chaque fois le corps individuel sécrète ou excrète un ''restant'', un
résidu inassimilable, qui peut prendre différente forme – c'est l'élément «
hétérogène » de Bataille – cette exclusion d'un restant se répète, se
reproduit sur le plan de la communauté, dans ce quasi-corps qu'est le corps
politique. Il y a une illusion fondamentale qui constitue le politique sous
sa forme dominante en Occident, c'est l'illusion d'une unité organique : il
y a un Grand-corps-total dont tous les membres font parties ou sont intégrés
sans reste. Il y a là un geste d'une grande violence, parce que cela
recouvre une division fondatrice, cela recouvre un geste d'exclusion
primordiale qui constitue le corps comme corps : l'exclusion d'un restant.
La tâche est de chercher dans chaque époque de l'histoire ce que le
grand-Corps a exclu comme son restant. La tâche du philosophe c'est de
tenter de se situer (mentalement) à la place du restant. [Et pas seulement,
à la place du résistant, ajoute l'interlocuteur de Rogozinski.] Oui, parce
que le restant fonde toute résistance. Le restant n'est pas forcément un
résistant, il faut un pas de plus, il faut un geste de révolte. Le restant
se présente en général comme une victime, impuissante, humiliée, écrasée.
[Son interlocuteur lui souffle cette référence : Henri Lefebvre, Critique de
la vie quotidienne, III. De la modernité au modernisme (Pour une
métaphilosophie du quotidien)] En Inde, le restant c'est la figure du paria,
de l'intouchable – ce n'est pas un hasard si on les appelle les «
in-touchables ». (…) Dans l'Occident, c'est plus complexe, il y a une
tendance inverse qui consiste à nier cette exclusion, à la refouler : ni
homme ni femme, ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, nous sommes tous
Un dans le corps du Christ (Saint Paul). (…) [Et puis en Occident,] la place
du restant n'a pas été établit de manière fixe. (…) Le restant a pu être les
lépreux à un moment donné, les sorcières à une autre époque, les juifs
pendant tout le Moyen-âge et les temps modernes (…). Il y a des moments
rares où la place du restant et la place du résistant arrivent à confluer, à
s'articuler. Lorsque Marx par une sorte de coup de génie, coup de force,
désigne le restant comme « le prolétaire », et qu'il appelle à refonder tout
sur une révolution prolétarienne, il tente là de faire se conjoindre ces
deux figures, et cela donne un sens à une lutte d'émancipation. Mais
aujourd'hui nous portons le deuil du prolétariat. (…) Pour nous, il
s'agirait de trouver le nom du restant de notre temps. Désigner un nom du
restant de notre temps, cela peut permettre de fonder une résistance. »
(Paroles de Jacob Rogozinski durant l'émission radiophonique : Place aux
fous, Radio Libertaire, 12 Octobre 2007.)
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