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Ven 30 Nov 23:33:47 CET 2007






LE MONDE | 27.11.07 | 08h48  •  Mis à jour le 27.11.07 | 
12h02


Ca sent le gaz lacrymogène, le plastique brûlé et la rage. Celle d'une 
centaine de garçons bien organisés, qui disent vouloir "buter" le moindre 
"Schtroumpf" – le moindre policier. Lundi 26 novembre, entre 19 h 30 et 22 h 45, 
cinq rues de la ZAC et du Puy, à Villiers-le-Bel, dans le Val-d'Oise, là où, la 
veille, deux jeunes garçons de 16 et 15 ans, Larami et Mouhsin, sont morts dans 
le choc de leur mini-moto contre une voiture de police, ont rejoué des scènes 
d'une extrême violence.




Restés invisibles tout l'après-midi, les policiers se sont postés en 
masse, en fin de journée, devant la gare du RER D, après l'incendie d'un camion 
poubelle. A peine les premiers lampadaires allumés, les jeunes attaquent avec 
des pavés, des feux d'artifice et des pétards "mammouth" – les plus 
gros.


Dès qu'un policier est touché, les garçons fêtent ça, les bras levés au 
ciel. Même cri de victoire quand ils reculent. Ils se hissent sur les toits des 
voitures, ils se prennent en photo avec les téléphones portables. "Attraper un 
flic", un "keuf", un "porc" : pendant trois heures, une poignée de meneurs 
répètent ces mots d'ordre : "Restons groupés!", "Solidaires, les gars !". Et les 
émeutiers, disciplinés, suivent les consignes.


Les "petits" – certains n'ont même pas 10 ans – jouent les éclaireurs. 
Ils débusquent les policiers et jettent des cocktails Molotov; les plus grands 
veillent à ce que la voie soit libre. Pour enflammer voitures et magasins, ils 
se ravitaillent aux réservoirs de trois voitures du "95", où sont remplis les 
jerricans puis les bouteilles de verre. Un gaillard en survêtement noir, 
talkie-walkie branché sur une fréquence de la police, guide 
l'équipe.


La troupe sait qu'il ne sert à rien d'attaquer la mairie : elle a fermé 
ses portes. Le conseil de crise des élus se tient ailleurs, dans un lieu tenu 
secret.


DES FEMMES JETTENT DE L'EAU DU BALCON


"Anelka !". Ils se donnent des surnoms de footballeurs, d'animaux 
("chameau") ou de héros de télé ("Frelon", alias Bruce Lee). Ils cachent aussi 
leurs visages. Echarpes haut sur le nez, capuches, et même, pour certains, 
tenues de CRS, avec matraque et bouclier. Un ami, caméra numérique montée sur 
pied, filme chaque pavé lancé, dans chaque voiture brûlée. Quand certains s'y 
croient et s'attardent trop devant l'objectif, les meneurs sermonnent : "Oh les 
gars, c'est pas du cinéma, c'est la guerre !"


"Allez les frères!", encourage-t-on sur le trottoir, où les anciens, 
médusés de tant de violence, sont descendus regarder le spectacle, tandis que 
d'autres tentent de sauver leur voiture. Certaines femmes jettent de l'eau du 
balcon de leur HLM pour soulager les yeux rougis de leurs "fils". Quand la 
police charge, certains étages n'hésitent pas à la "caillasser".


Au sol, toute arme est bonne à prendre : des multiprises, une épée, un 
fusil à pompe… Mais la plupart se battent avec des bâtons en bois ou des barres 
de fer chipées dans les chantiers. On s'approvisionne en bouteilles dans les 
silos de recyclage du verre. Panneaux d'affichage électoral ou de signalisation, 
poteaux, arbres servent d'arme ou de bouclier. Des coins entiers se retrouvent 
dans le noir, comme l'avenue du 8-mai-1945. Parfois, un coup de pied dans les 
lampadaires crée un court-circuit.


Tas de pierres et de poubelles bloquent certaines routes, comme des 
check-points de fortune. "La guerre, c'est ça mon pote. C'est faire tourner en 
rond l'ennemi", lance un meneur, s'improvisant général. Comme la veille, 
certains magasins, certaines concessions automobiles passent à travers les 
flammes : avant de mettre le feu, on discute.


"Celui-là, il est à la famille", crie une jeune voix devant le pressing 
du 8-mai-1945. La bibliothèque Louis-Jouvet, le supermarché Aldi, le salon de 
coiffure, l'auto-école ont moins de chance : pillés et incendiés pour le dernier 
par un gamin âgé d'à peine 13 ans. "Faut brûler nos amendes", lâchent-ils en 
chœur. C'est chose faite à 22h30, lorsque "les impôts" prennent 
feu.


La jeunesse de Villiers est dehors depuis longtemps. L'après-midi, on a 
photocopié à la hâte les portraits des deux adolescents "morts pour rien" : le 
même cri de ralliement qu'après le drame de Clichy-sous-Bois, en octobre 2005, 
lorsque deux jeunes gens avaient trouvé la mort dans un transformateur 
électrique. Les collèges et les lycées se sont donnés le mot pour une "marche 
silencieuse" – si l'on peut dire : dans cette ville proche de Roissy, c'est rare 
qu'un long-courrier laisse la ville tranquille. Elèves et grands frères, bonnets 
ou capuches, sacs à dos sur lesquels ils ont fièrement écrit, au Tipp-Ex, le nom 
de leur cité, entre trois "killer" et deux "fuck the cops", une masse 
défile.


Frères, sœurs et copains expliquent : "Les policiers n'avaient pas à 
partir, on aurait laissé passer les secours!" Un grand râle : "Vous allez voir 
qu'ils vont lancer le débat sur les mini-motos, pour faire diversion. Mais 
est-ce qu'on fait une histoire quand à Neuilly un cavalier ne porte pas de 
casque ?"


Dans la foule tendue et sans larmes, on compte aussi quelques profs, 
bouleversés, mais un seul élu, sans écharpe, – Rachid Adda, conseiller régional 
(MRC) d'Ile-de-France – et des responsables associatifs, atterrés par ce nouvel 
épisode de guerre entre jeunes et police. "Moi j'ai vécu Charonne, le 17 avril 
1961. Mais la police, ça restait quand même police secours , rumine ce 
fonctionnaire de mairie. Aujourd'hui, mes enfants je leur dis : quand tu vois la 
police, tu t'enfuis ."






Ariane Chemin et Mustapha Kessous
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